Je ne saurais dire quand quelque chose a
commencé à changer.
Je le remarque dans ma manière de marcher,
dans ma manière de parler, dans les silences
que je n’ai plus besoin de remplir, dans les
refus que j’ose parfois prononcer, dans les
désirs que je n’enterre plus immédiatement.
Ce sont des déplacements minuscules.
Un silence reste ouvert.
Un refus peut s’arrêter après le non.
Un désir demeure assez longtemps pour
devenir précis.
Puis je regarde mes dessins.
Les couleurs ont changé, ou peut-être est-
ce moi.
Je ne sais pas séparer les deux.
Les rouges ne demandent plus pardon, les
jaunes avancent davantage, les noirs ne sont
plus seulement des gouffres.
Je pourrais leur faire raconter une histoire.
Attribuer au rouge une force, au noir une
blessure, chercher dans leurs variations la
confirmation de ce que je crois savoir.
Je préfère regarder ce qui se passe sur
la feuille.
Le rouge s’étend. Parfois jusqu’au bord.
Le jaune vient contre une autre teinte. Leur
contact demeure visible.
Le noir forme une masse. Il soutient une
architecture, coupe une étendue, ouvre une
profondeur.
D’une feuille à l’autre, les rapports
se modifient.
Une teinte gagne du terrain. Un contraste
demeure entier. Deux zones se rencontrent
sans que l’une soit atténuée pour ménager
l’autre.
Je compare les travaux anciens aux plus
récents. Aucune frontière nette ne les sépare.
Seulement des écarts.
Une étendue plus vaste.
Un contraste maintenu.
Un bord atteint.
Je m’arrête devant un rouge qui va jusqu’au
bord de la feuille.
Je ne le ramène pas.
