Les couleurs sont devenues des présences.
Les espaces ont commencé à respirer.
Certaines lumières possédaient une
température émotionnelle.
Certains lieux avaient une voix.
Certaines oeuvres ouvraient des portes que
les conversations ne parvenaient pas à ouvrir.
Je ne sais pas exactement ce qu’est
la beauté.
Je sais seulement qu’elle m’a souvent trouvée
lorsque plus rien d’autre ne me trouvait.
Dans une ombre sur un mur, dans le bleu d’un
crépuscule, dans le vert presque douloureux
d’un jardin après la pluie, dans une phrase,
dans un silence, dans un regard.
Elle ne résolvait rien.
Elle disait seulement : je suis là.
Et cela suffisait parfois.
Quelques secondes, quelques minutes.
parfois une journée entière.
La création était déjà là. Je dessinais bien
avant de savoir ce que je cherchais à retenir.
Il ne s’agissait ni de faire une oeuvre ni d’être
vue. Le geste précédait ces questions.
Ce qui m’atteignait ne restait pas devant moi.
Le vert du jardin, l’ombre sur le mur, la lumière
d’une pièce traversaient la limite entre dehors
et dedans. Je pouvais les éprouver avant
même de savoir ce qu’ils produisaient en moi.
Dessiner commençait dans ce déplacement.
Non pour reproduire ce que je voyais, mais
pour reprendre, par le geste, quelque chose
de ce qui m’avait atteinte.
Je n’avais pas besoin de le nommer. La main
avançait, ralentissait, appuyait davantage,
changeait de direction. Ce qui avait été reçu
trouvait une manière de repartir.
La suffocation pouvait devenir couleur.
Le chaos trouver un rythme.
La peur, un mouvement.
Je ne sais pas si l’art sauve.
Le mot me paraît trop grand pour ce qui se
joue là.
Le dessin accomplissait quelque chose de
plus précis : il empêchait la sensation de
rester enfermée dans le corps.
Quelque chose m’atteignait. Quelque chose
repartait de moi.
Entre les deux, le geste maintenait
le passage.
Mon isolement fait partie de cette géographie.
