Art of Juliette

Les places reviennent.

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Les places reviennent.

« Tout n’arrive pas nécessairement dans le même ordre. »

Dans quel ordre une expérience devient-elle partageable ? Ce que nous percevons, ressentons et disons doit-il suivre une succession commune pour être compris ? Et que devient cette succession lorsque, dans certains gestes, l’avant et l’après cessent d’organiser ce qui arrive ?

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Il existe un autre décalage. Je ne
hiérarchise pas spontanément la vérité. Je ne
la module pas naturellement en fonction du
statut social.

Je peux dire la même chose à une
connaissance, à un collègue, à un supérieur
hiérarchique ou à un parent. Non parce que je
manque de respect, mais parce que la réalité
observée ne change pas selon la place
occupée dans la hiérarchie.

Je comprends qu’une parole puisse
demander des formes différentes. Je peux
choisir un moment, tenir compte d’un
contexte, apprendre les usages. Ce qui m’est
moins naturel, c’est que la position de celui
qui écoute détermine ce qui peut être dit.

Dans un monde très structuré par les
statuts, cette attitude est parfois perçue
comme de l’insolence. Pour moi, elle relève
plutôt d’une forme d’égalité morale.

Je ne vois pas pourquoi certaines vérités
devraient changer de nature selon la
personne qui les reçoit.

La vie sociale ne distribue pas seulement des
places. Elle règle aussi des moments.

Mon rapport au temps n’est pas celui de
beaucoup de gens.

Souvent, je vois d’abord, je parle ensuite et
je ressens après.

L’émotion ne manque pas. Elle peut être très
forte. Elle n’arrive simplement pas toujours en
même temps que ce que je perçois.

Mes émotions arrivent parfois avec retard,
comme une vague qui met du temps à
rejoindre la rive.

La parole peut avoir eu lieu avant que je sois
entièrement rejointe par ce que je ressens.

Beaucoup de personnes semblent
fonctionner à l’inverse. Elles ressentent, elles
filtrent, elles ajustent, puis elles parlent. Ce
décalage crée des incompréhensions.

Ma parole peut sembler froide alors qu’elle
précède simplement l’émotion.

Ce qui est interprété comme une absence est
parfois une différence de chronologie.

On croit parfois que je manque de tact
alors que je manque surtout de filtres sociaux.
On croit parfois que je cherche à provoquer
alors que je cherche à clarifier. On croit
parfois que je cherche à avoir raison alors que
je cherche à comprendre ce qui est.

Dans le dessin, cette chronologie disparaît.

Quand je dessine, il n’y a plus d’après.

Je ne peux pas isoler le moment où je reçois
de celui où je trace, celui où je sens de celui
où une forme apparaît. Ce ne sont pas des
étapes.

Je ne dessine pas avant de ressentir. Je ne
ressens pas après avoir dessiné.

Le temps ne décrit plus ce qui se passe.

Je peux dessiner pendant des heures.
Ensuite, je sais qu’elles ont passé : la lumière
a changé, mon corps peut avoir faim, froid,
besoin de bouger. Une horloge peut en
restituer la durée.

Pendant le dessin, cette mesure n’existe plus.

Ce n’est ni une accélération ni un
ralentissement. Les heures ne deviennent ni
plus courtes ni plus longues.

Elles cessent d’organiser mon expérience.

Lorsque je quitte le dessin, la succession
revient. Les choses retrouvent un avant et un
après. Ce que je perçois, ce que je dis et ce
que je ressens peuvent de nouveau ne pas
arriver ensemble.

Les places reviennent aussi.

La même phrase ne produit pas le même effet
selon qu’elle est adressée à un proche, à un
collègue ou à quelqu’un situé plus haut dans
une hiérarchie.

Avec le temps, j’ai fini par comprendre que
nous ne protégions pas toujours la même
chose.

J’ai compris aussi que nous ne mettions pas
toujours les choses dans le même ordre.

Ce que certains placent avant - l’émotion, le
filtre, l’ajustement, la prise en compte du
statut - peut chez moi arriver autrement, ou
plus tard.

Je peux apprendre ces règles. Elles peuvent
devenir des connaissances, puis des
habitudes. Elles ne deviennent pas pour
autant l’ordre spontané dans lequel les
choses se présentent à moi.

Certains malentendus ne viennent donc pas
d’un désaccord sur la vérité elle-même.

Ils commencent avant.

Dans la manière de décider qui peut dire quoi
à qui.

Dans le moment où une parole
devient possible.

Dans l’ordre donné à ce qui est vu,
ressenti, dit.

Le dessin suspend cet ordre.

La ligne n’a pas de supérieur hiérarchique.

Et il n’y a plus d’après.

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