Cinéma

Pourquoi un tel engouement autour de Soudain, le film de Ryūsuke Hamaguchi avec Virginie Efira ?

🌍 READ THIS ARTICLE IN ENGLISH →
Pourquoi un tel engouement autour de Soudain, le film de Ryūsuke Hamaguchi avec Virginie Efira ?

Il dure plus de trois heures. Il se déroule en grande partie dans un EHPAD. Il parle de vieillesse, de maladie, de soins, de mort et de la nécessité de prendre le temps d’écouter les autres. Sur le papier, Soudain possède à peu près tout ce qu’il faut pour ne pas devenir le film dont on parle au cœur de l’été.

🎧 Écouter cet article
Cliquez sur « Lire » pour écouter l’article.

Et pourtant, depuis sa sortie française le 12 août, le nouveau film de Ryūsuke Hamaguchi intrigue, divise parfois, bouleverse souvent et bénéficie d’un bouche-à-oreille inhabituel pour une œuvre aussi exigeante.

Il faut cependant remettre les mots à leur place : Soudain n’est évidemment pas un raz-de-marée populaire comparable à une superproduction. Mais ses 91 400 entrées lors de sa première semaine constituent le meilleur démarrage français de la carrière de Hamaguchi, devant Le Mal n’existe pas, Contes du hasard et autres fantaisies, Drive My Car et Asako I & II. Un résultat d’autant plus remarquable que le film dure 3 h 16 et n’était distribué que sur 141 copies.

Alors pourquoi ?

D’abord parce que Hamaguchi est devenu une signature.

Depuis Drive My Car, le réalisateur japonais appartient à cette catégorie assez rare de cinéastes capables de faire de longues conversations un spectacle. Chez lui, les personnages parlent énormément, mais la parole n’est jamais seulement informative. Elle devient action, séduction, confrontation, découverte de soi.

Soudain pousse cette méthode très loin.

Marie-Lou, interprétée par Virginie Efira, dirige un établissement pour personnes âgées et tente d’y imposer une conception du soin basée sur l’écoute, le regard, le toucher et la dignité. Elle rencontre Mari, une metteuse en scène japonaise incarnée par Tao Okamoto, atteinte d’un cancer. Une amitié naît entre elles et devient progressivement le véritable moteur du film.

Et puis il y a Virginie Efira.

On pourrait penser l’avoir beaucoup vue ces dernières années. Hamaguchi réussit pourtant à la déplacer. À côté de Tao Okamoto, elle ne cherche jamais l’effet spectaculaire. Les deux actrices semblent parfois simplement écouter l’autre penser.

Le Festival de Cannes ne s’y est pas trompé : elles ont partagé le Prix d’interprétation féminine 2026. Cette récompense a évidemment créé une attente considérable autour du film plusieurs mois avant sa sortie.

Mais le succès d’estime de Soudain vient peut-être surtout de son sujet.

À une époque où le cinéma est régulièrement sommé d’aller vite, où les films sont découpés en extraits pour les réseaux sociaux et où quelques secondes doivent suffire à retenir notre attention, Hamaguchi fait exactement l’inverse.

Il prend son temps.

Il nous oblige presque à en perdre.

Trois heures et seize minutes consacrées à des êtres humains qui se regardent, discutent, vieillissent, doutent, prennent soin les uns des autres et essaient de comprendre comment vivre avec la certitude de mourir.

Cette lenteur est évidemment ce qui agace certains spectateurs. Les critiques les plus réservées reprochent précisément au film sa longueur, son didactisme et certaines discussions très théoriques. D’autres considèrent au contraire que cette durée est indispensable : le temps passé avec les personnages devient le sujet même du film.

Il y a aussi quelque chose de profondément contemporain dans cette histoire d’EHPAD.

Depuis plusieurs années, la question de la fin de vie, de la dépendance et des conditions d’accueil des personnes âgées est devenue un sujet majeur de société. Hamaguchi ne transforme pourtant pas son film en dossier journalistique. Il pose une question beaucoup plus simple et beaucoup plus dérangeante : combien de temps sommes-nous réellement prêts à consacrer aux autres lorsque chaque minute doit devenir productive ?

Et derrière cette interrogation apparaît une critique du modèle économique contemporain. Le film parle ouvertement d’argent, de rentabilité et de capitalisme. Mais il leur oppose une arme presque dérisoire : l’attention.

Regarder quelqu’un.

L’écouter.

Le toucher.

Lui laisser le temps de terminer sa phrase.

Cela peut sembler terriblement naïf.

C’est précisément ce qui rend Soudain singulier.

Dans un cinéma contemporain souvent attiré par la violence, le cynisme ou le spectaculaire, Hamaguchi ose faire un film dont la bonté constitue pratiquement le moteur dramatique.

Et il réussit un étrange paradoxe : faire d’un film de 196 minutes consacré à un EHPAD et à une femme malade une œuvre dont certains spectateurs ressortent revigorés.

Le Monde l’a même accueilli comme un « chef-d’œuvre », tandis que Première insiste sur son caractère à la fois surprenant et revigorant. Cette réception critique très favorable contribue évidemment à amplifier le phénomène.

Soudain bénéficie enfin d’un élément devenu précieux : il donne envie de discuter après la projection.

Est-il génial ou interminable ?

Profond ou naïf ?

Humaniste ou trop démonstratif ?

Fallait-il réellement trois heures et quart ?

Le simple fait que ces questions continuent à être posées explique probablement une partie de son succès.

Car le véritable ennemi d’un film n’est pas d’être contesté.

C’est d’être oublié dès que les lumières de la salle se rallument.

Soudain, lui, semble accompagner longtemps ceux qui l’ont vu.

Et dans une époque saturée d’images immédiatement remplacées par d’autres images, réussir à rester quelques heures, voire quelques jours, dans la tête d’un spectateur est peut-être devenu la forme la plus rare du succès au cinéma.

Certains articles du Mague bénéficient d’un éclairage ponctuel et maîtrisé de l’intelligence artificielle.

💡 Vous aimez cet article ?
Partagez-le. Le Mague vit aussi grâce à ses lecteurs.
Facebook X Threads Copier pour Instagram Copier le lien Envoyer par mail
Instagram : lien à coller

Pour une story, une bio ou un message privé : copiez ce lien propre vers l’article.

Instagram ne permet pas toujours le partage direct d’une page web : ce bouton prépare le lien à coller en story, bio ou message.
Continuer sur Le Mague

À lire aussi sur Le Mague

Les plus lus en ce moment