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Mort de Noël Godin : le réduire à un « humoriste », c’est n’avoir rien compris au personnage

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Mort de Noël Godin : le réduire à un « humoriste », c'est n'avoir rien compris au personnage

Depuis l’annonce de la mort de Noël Godin, dimanche 23 août 2026 à l’âge de 80 ans, beaucoup de journaux ont repris les mêmes qualificatifs : « comique belge », « humoriste », « célèbre entarteur ». Ce n’est pas totalement faux. Mais c’est terriblement réducteur. Parce que Noël Godin était infiniment plus intéressant que le personnage public que l’on retient aujourd’hui de lui.

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Oui, il lançait des tartes à la crème.

Oui, il avait inventé avec Georges Le Gloupier une sorte de terrorisme pâtissier destiné à ridiculiser les puissants, les vaniteux, les importants, ceux qu’il appelait avec une précision réjouissante les « pompeux cornichons ».

Mais considérer Noël Godin comme un simple amuseur parce qu’il entartait Bernard-Henri Lévy, Bill Gates, Nicolas Sarkozy ou Marguerite Duras reviendrait à considérer Charlie Chaplin comme un homme qui marchait bizarrement avec une canne.

Derrière la tarte, il y avait une pensée.

Et derrière le clown, un intellectuel.

Un véritable homme de cinéma

Noël Godin était d’abord un cinéphile d’une érudition impressionnante.

Pas un amateur de cinéma au sens mondain du terme. Un obsessionnel. Un homme qui voyait énormément de films, collectionnait les revues, les VHS et les œuvres difficiles à trouver, connaissait aussi bien le cinéma populaire que les réalisateurs les plus pointus et pouvait passer d’un film de Jerry Lewis à Fritz Lang, Jacques Demy, Jean-Pierre Mocky ou Robert Bresson.

Il avait commencé très jeune à dévorer les Cahiers du cinéma et Positif. Il devint critique de cinéma et travailla notamment pour plusieurs publications belges. Ses textes pouvaient être extrêmement documentés tout en étant contaminés par son goût permanent pour le canular et la mystification.

Il inventait parfois des réalisateurs.

Des films qui n’existaient pas.

Des interviews imaginaires.

De fausses informations cinématographiques.

Et il parvenait à les faire publier.

Chez Godin, la critique de cinéma elle-même devenait déjà une performance.

La tarte n’était pas le fond de l’œuvre, mais l’un de ses langages

C’est probablement ce que beaucoup de nécrologies comprennent mal aujourd’hui.

L’entartage n’était pas seulement une bonne blague destinée à faire rire les photographes.

C’était une mise en scène.

Godin expliquait lui-même que ses opérations pâtissières étaient préparées comme des films. Le personnage de Georges Le Gloupier était construit, joué, chorégraphié. Il y avait l’arrivée, le geste, la fuite, la formule et surtout la cible.

La tarte permettait d’obtenir en quelques secondes quelque chose que des dizaines de pages de pamphlet n’auraient peut-être pas obtenu : faire tomber symboliquement quelqu’un de son piédestal.

Pendant quelques secondes, le ministre, le philosophe médiatique, le milliardaire ou la vedette mondiale cessait d’être une institution.

Il devenait simplement un être humain avec de la crème sur le visage.

C’était enfantin.

Et c’était précisément pour cela que c’était puissant.

Un lettré caché derrière le bordel

Il suffit pourtant d’ouvrir les livres de Noël Godin pour comprendre immédiatement l’erreur consistant à le ranger dans la seule catégorie des humoristes.

Son Anthologie de la subversion carabinée constitue à elle seule un objet intellectuel assez extraordinaire. Publiée initialement en 1988, plusieurs fois augmentée et rééditée, elle est revenue en librairie en avril 2026 dans une nouvelle édition dépassant les mille pages.

On y croise littérature, anarchisme, pamphlets, poésie satirique, tracts, détournements, provocateurs, révolutionnaires, marginaux et écrivains de toutes les époques. La bibliographie de la dernière édition compte à elle seule près de 150 pages et l’index quelque 1 500 noms.

Cela demande une quantité considérable de lectures.

Une curiosité permanente.

Une mémoire.

Une culture.

Un simple « humoriste » ne consacre pas une partie de sa vie à bâtir une pareille cartographie de la littérature et de la pensée subversives.

Noël Godin était un lettré qui avait choisi de ne surtout pas avoir l’air d’un lettré.

Et c’est peut-être là l’une de ses plus belles provocations.

Il refusait justement la posture de l’intellectuel classique

Il existe en France et en Belgique une représentation très codifiée de l’intellectuel.

Il doit être grave.

Parler lentement.

Employer des mots compliqués.

Porter éventuellement une écharpe noire.

Expliquer au peuple ce qu’il devrait penser.

Noël Godin était pratiquement l’inverse.

Il pouvait avoir lu davantage que celui qu’il venait d’entarter, connaître mieux que lui l’histoire du cinéma ou de la littérature et choisir malgré tout de pousser un hurlement absurde en lui écrasant une pâtisserie au visage.

C’était sa manière de refuser l’autorité culturelle.

Il ne rejetait pas la culture.

Il rejetait ceux qui s’en servent comme d’un pouvoir.

Différence fondamentale.

Un anarchiste joyeux

Il était également profondément politique.

Mais là encore, d’une manière devenue extrêmement rare.

Son anarchisme n’était pas seulement doctrinal. Il était ludique, insolent, parfois puéril, parfois excessif, mais presque toujours dirigé contre les puissants, les donneurs de leçons et les représentants trop satisfaits de leur propre importance.

Il appartenait à une tradition très ancienne de la satire : celle qui considère que le ridicule peut parfois être une arme politique plus efficace que la colère.

Faire rire du pouvoir, c’est déjà lui retirer une partie de son pouvoir.

Noël Godin l’avait compris depuis longtemps.

Et maintenant on l’appelle « humoriste »

Il y a donc quelque chose d’assez ironique à voir aujourd’hui certains médias résumer une existence pareille en quelques mots : « le comique belge Noël Godin est mort ».

Comme si quatre décennies de lectures, de cinéma, d’écriture, de critique, d’anarchisme, de performances, de livres, de provocations et de réflexion sur la subversion pouvaient être rangées dans la case « humoriste ».

Ce n’est d’ailleurs pas rendre service aux humoristes eux-mêmes.

Noël Godin était drôle, évidemment.

Mais il n’était pas seulement là pour provoquer le rire.

Il voulait perturber.

Déplacer.

Ridiculiser.

Désacraliser.

Et derrière tout cela, transmettre une certaine conception de la liberté.

La dernière tarte

Au fond, Noël Godin avait réussi quelque chose de difficile : devenir extrêmement connu sans jamais véritablement entrer dans le système qui fabrique les célébrités.

Il est resté ce personnage belge improbable, avec son vocabulaire extravagant, son goût du cinéma, ses livres énormes, son anarchisme et ses tartes à la crème.

Il aurait pu chercher à devenir un intellectuel médiatique.

Il préférait les entarter.

C’était certainement plus drôle.

Mais c’était aussi beaucoup plus cohérent.

Alors non : Noël Godin n’était pas simplement un « humoriste ».

Il était écrivain, critique de cinéma, cinéphile, pamphlétaire, érudit, anarchiste, performeur, provocateur et, oui, parfois clown.

Mais un clown extraordinairement cultivé.

Et s’il reste quelque chose à retenir de Georges Le Gloupier, au-delà des images de tartes écrasées sur quelques visages célèbres, c’est peut-être cela :

chez Noël Godin, la farce n’était jamais le contraire de l’intelligence.

Elle en était l’une des formes.

Certains articles du Mague bénéficient d’un éclairage ponctuel et maîtrisé de l’intelligence artificielle.

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