Et il ne s’agissait pas d’un texte introduit soudainement dans son programme pour provoquer. Selon Prabhakar, elle utilisait cette nouvelle dans ses cours depuis près de dix ans sans incident.
Le texte, publié initialement en 2013, est volontairement cru et dérangeant. Sa narratrice est une enseignante catholique alcoolique, provocatrice et profondément dysfonctionnelle. Drogue, alcool et sexualité traversent le récit. Ottessa Moshfegh ne cherche évidemment pas à présenter son personnage comme un modèle : elle construit au contraire une voix littéraire inconfortable, parfois drôle, parfois sordide.
C’était précisément ce qui intéressait Vinita Prabhakar.
Dans son cours d’initiation à la fiction, elle utilisait notamment Bettering Myself pour travailler sur les narrateurs antipathiques et analyser la voix narrative, le ton, le point de vue, la caractérisation et le style. Le texte était mis en perspective avec d’autres auteurs, notamment Raymond Carver et Ernest Hemingway.
L’affaire aurait commencé lorsqu’un étudiant a indiqué que la nouvelle le mettait « un peu mal à l’aise ». D’après la plainte déposée par l’enseignante, la situation est ensuite remontée jusqu’au président du South Florida State College, Fred Hawkins.
Celui-ci aurait vivement désapprouvé le choix du texte. Prabhakar affirme qu’il lui aurait expliqué qu’il ne souhaiterait pas que sa propre fille, pourtant en âge d’étudier à l’université, lise cette nouvelle. Il aurait également qualifié le texte de « politique » et demandé qu’il ne soit plus enseigné.
Le lendemain, Prabhakar a été écartée de ses cours et informée que son contrat ne serait pas renouvelé.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
Le 29 juillet 2026, Vinita Prabhakar a déposé une plainte devant un tribunal fédéral de Floride contre le président du collège et son conseil d’administration. Soutenue par la Foundation for Individual Rights and Expression, organisation spécialisée dans la défense de la liberté d’expression, elle considère notamment que ses droits garantis par le premier amendement de la Constitution américaine ont été violés.
Elle demande notamment à retrouver son poste.
Cette affaire dépasse largement la personnalité d’Ottessa Moshfegh et la crudité de Bettering Myself. Elle pose une question beaucoup plus fondamentale : à quoi sert encore un cours de littérature si un texte doit être écarté dès qu’il provoque un malaise ?
La littérature n’a jamais eu pour seule fonction de rassurer.
Elle raconte des assassins, des tyrans, des pervers, des alcooliques, des salauds et des personnages moralement indéfendables depuis des siècles. Étudier un personnage ne signifie pas approuver son comportement. Représenter quelque chose n’équivaut pas à en faire l’apologie.
C’est même l’une des premières distinctions que permet précisément l’enseignement de la littérature.
Le plus troublant dans l’affaire Prabhakar est donc peut-être moins le contenu de la nouvelle que le mécanisme qui aurait conduit à l’éviction de l’enseignante : le malaise d’un étudiant, l’intervention de la direction puis une décision professionnelle extrêmement lourde.
Il appartiendra désormais à la justice américaine de déterminer si cette décision était légale et si la liberté académique de Vinita Prabhakar a effectivement été violée.
Mais culturellement, le débat est déjà ouvert.
Car une université dans laquelle on ne pourrait plus confronter les étudiants à une œuvre dérangeante deviendrait progressivement un endroit où l’on n’étudie plus seulement ce qui mérite d’être pensé, mais uniquement ce qui ne risque de froisser personne.
Et à ce compte-là, il faudrait retirer des bibliothèques une bonne partie de l’histoire de la littérature.
