À première vue, on pourrait croire au décor oublié d’un film de science-fiction. Pourtant, ces étranges bulles ont près de soixante ans.
Une architecture complètement folle pour 1967
L’histoire commence en 1967. L’hôtelier Maurice Thiery souhaite agrandir son établissement de Raon-l’Étape. Il découvre alors dans le magazine Elle les étonnantes maisons-bulles imaginées par l’architecte Pascal Häusermann et décide de faire appel à lui.
Häusermann travaille notamment avec l’architecte Claude Costy. Tous deux appartiennent à cette génération de créateurs qui, dans les années 1960 et 1970, veulent rompre avec l’architecture traditionnelle.
Ici, pratiquement plus d’angles droits.
Les bâtiments deviennent des coquilles. Les ouvertures sont circulaires. Les murs et les plafonds semblent appartenir à une même forme continue.
L’ensemble hôtelier est construit à partir de 1967 sur une petite île fluviale de Raon-l’Étape. Il comprend notamment neuf cellules destinées à l’hébergement ainsi qu’un ensemble de services.
Pour Häusermann, la maison n’est plus simplement une boîte composée de quatre murs et d’un toit. Elle peut devenir une sculpture habitable.
Des chambres comme des coquillages
La technique employée participe à l’étrangeté du lieu : Häusermann utilise notamment le voile de béton projeté.
Ce procédé permet de s’affranchir en partie des formes rectangulaires habituelles et de fabriquer ces volumes arrondis qui semblent avoir poussé directement dans le paysage.
Certaines cellules sont destinées aux couples, d’autres aux familles. Elles s’organisent comme de petites unités indépendantes disposées dans la végétation.
On entre dans une bulle, puis dans une autre.
Les fenêtres deviennent des hublots.
La chambre ressemble presque à l’intérieur d’un vaisseau spatial.
Aujourd’hui encore, l’ensemble paraît futuriste. Il faut donc imaginer l’effet qu’il pouvait produire en 1967.
Une utopie typique des années 60
Derrière l’aspect spectaculaire se cachait une véritable réflexion sur la manière d’habiter.
Pascal Häusermann appartient au mouvement de l’architecture organique. Il refuse l’idée selon laquelle l’être humain devrait nécessairement s’adapter à des logements standardisés, identiques et rectangulaires.
La construction doit au contraire pouvoir épouser le corps, les usages et le paysage.
Cette philosophie prend une résonance particulière à la fin des années 1960. Toute une génération rêve alors de logements modulaires, transformables, économiques et plus libres.
La maison-bulle devient presque un manifeste politique : pourquoi habiter tous de la même façon ?
Häusermann imagine même des architectures pouvant être assemblées, déplacées ou adaptées aux besoins de leurs occupants.
Un demi-siècle plus tard, certaines de ces idées paraissent étonnamment contemporaines.
Le Museumotel devient un objet culte
Le motel de Raon-l’Étape connaîtra plusieurs vies.
Initialement connu sous le nom de Motel l’Eau Vive, il deviendra notamment le Museumotel l’Utopie.
Au fil des décennies, le lieu attire les amateurs d’architecture, les photographes et tous ceux qui recherchent des hébergements véritablement insolites.
Ses bulles blanches, posées au milieu des arbres, deviennent progressivement une curiosité architecturale connue bien au-delà des Vosges.
Le contraste est saisissant : autour, une petite ville vosgienne et un environnement verdoyant ; au milieu, un morceau intact de futur tel qu’on pouvait l’imaginer en 1967.
Un monument historique
Ce qui pouvait autrefois passer pour une excentricité architecturale est désormais considéré comme du patrimoine.
Le 9 juillet 2014, l’ensemble des « coquilles » ainsi que le terrain qui les accueille ont été protégés au titre des monuments historiques.
Une reconnaissance considérable pour une architecture expérimentale qui, quelques décennies auparavant, pouvait sembler marginale.
C’est aussi toute l’ironie de l’histoire de l’architecture : ce qui paraît extravagant à une époque peut devenir le patrimoine précieux de la suivante.
Pascal Häusermann, mort en 2011, aura ainsi vu une partie de ses utopies traverser le temps.
Et les Barbapapa dans tout ça ?
C’est probablement l’anecdote la plus séduisante autour du lieu : on rapproche régulièrement l’univers architectural de Häusermann de celui des Barbapapa.
La ressemblance visuelle est effectivement troublante.
Les personnages créés par Annette Tison et Talus Taylor habitent eux aussi une maison faite de formes rondes et organiques, radicalement opposée aux immeubles conventionnels.
Mais prudence : affirmer que le motel vosgien a directement « inspiré la création des Barbapapa » est beaucoup plus difficile à établir sérieusement.
Les maisons-bulles et Barbapapa appartiennent surtout à un même climat culturel : celui des années 1960-1970, lorsque designers, architectes et artistes rêvaient de formes plus libres, plus organiques et moins standardisées.
La comparaison est donc fascinante, mais elle ne doit pas être transformée en certitude historique sans preuve.
Un OVNI architectural qui a finalement gagné
Le plus extraordinaire dans cette histoire est peut-être que les bulles soient toujours là.
À la fin des années 1960, elles représentaient le futur.
Puis elles ont pu sembler démodées.
Aujourd’hui, elles redeviennent incroyablement modernes.
Alors que l’on réfléchit aux tiny houses, à l’habitat modulaire, à la réduction de l’emprise au sol et à de nouvelles façons d’intégrer les constructions dans leur environnement, les expériences de Häusermann prennent une nouvelle dimension.
L’hôtel de Raon-l’Étape n’est donc pas seulement une curiosité à photographier.
C’est le vestige d’un moment où certains architectes pensaient réellement pouvoir réinventer notre manière d’habiter.
Et presque soixante ans plus tard, au milieu des arbres des Vosges, leurs étranges coquilles continuent tranquillement de poser la même question :
Et si nos maisons n’étaient pas obligées de ressembler à des maisons ?

