L’argent n’explique probablement pas tout. Il change surtout les règles du jeu.
Quand presque tout devient accessible, ce qui est rare prend une valeur nouvelle. Et ce qui reste rare, même pour un milliardaire, c’est la possibilité de contrôler les autres, d’obtenir l’inaccessible, d’être désiré, écouté, craint ou admiré.
À un certain niveau de richesse, acheter ne suffit plus.
Il faut gagner.
Quand l’argent cesse d’être une récompense
Pour quelqu’un qui possède déjà plusieurs maisons, avions, voitures, œuvres d’art ou entreprises, gagner dix millions supplémentaires ne change pratiquement plus la vie quotidienne.
La richesse devient alors moins une question de confort qu’un système de classement.
Être plus riche que l’autre.
Posséder davantage.
Diriger davantage.
Être reçu par les présidents.
Avoir le numéro personnel d’un ministre.
Faire décrocher son téléphone à quelqu’un qui ne répondrait normalement à personne.
Le véritable luxe devient l’influence.
Certains milliardaires ne veulent donc plus seulement posséder des entreprises. Ils veulent peser sur les médias, la politique, la technologie, la culture ou l’opinion publique.
L’argent devient le moyen d’obtenir autre chose : du pouvoir.
Le pouvoir est peut-être la drogue ultime
Le pouvoir possède une caractéristique redoutable : il s’habitue très vite à lui-même.
Celui qui commande cent personnes peut vouloir en commander mille.
Celui qui possède une entreprise peut vouloir contrôler un secteur.
Celui qui influence un secteur peut vouloir influencer un gouvernement.
Et celui qui influence un gouvernement peut finir par vouloir modifier la société entière.
La logique est potentiellement sans fin.
L’histoire économique est remplie d’hommes qui avaient largement assez d’argent pour passer le reste de leur vie au bord d’une piscine et qui ont pourtant continué à travailler douze heures par jour, négocier, conquérir et affronter leurs concurrents.
Pourquoi ?
Parce que l’objectif n’était vraisemblablement plus l’argent depuis longtemps.
L’objectif était de gagner.
Et puis il y a le sexe
C’est évidemment le terrain le plus délicat.
Être extrêmement riche modifie profondément les rapports de séduction. Difficile parfois de savoir si l’on est désiré pour soi-même, pour son prestige, pour son pouvoir ou pour ce que l’on peut offrir.
Mais cette richesse crée également une possibilité exceptionnelle : multiplier les occasions.
Voyages privés, soirées exclusives, hôtels, assistants, intermédiaires, réseaux internationaux : la fortune élimine énormément de barrières qui limitent normalement les comportements humains.
Or l’être humain ne devient pas nécessairement plus sage lorsqu’on lui retire les limites.
Parfois, c’est exactement le contraire.
Le problème n’est donc peut-être pas que l’argent transforme soudain quelqu’un en prédateur.
Il peut surtout permettre à une personnalité déjà portée vers la domination, la conquête ou l’excès d’aller beaucoup plus loin que les autres.
Le désir de séduire peut devenir un désir de posséder
Chez certaines personnes puissantes, la sexualité peut progressivement se confondre avec une démonstration de pouvoir.
Il ne s’agit alors plus simplement de désir.
Il s’agit d’obtenir.
Séduire la personne inaccessible.
Accumuler les conquêtes.
Être entouré de personnes beaucoup plus jeunes.
Pouvoir raconter que personne ne résiste.
La sexualité devient alors une validation narcissique.
« Si je peux avoir cette personne, c’est que je suis encore puissant. »
Et le mécanisme peut devenir insatiable, puisque chaque conquête ne produit qu’une satisfaction temporaire.
Il faut recommencer.
Encore plus spectaculaire.
Encore plus inaccessible.
L’impunité change aussi les comportements
Il existe une différence énorme entre avoir des pulsions et pouvoir les réaliser pratiquement sans conséquence.
Un salarié ordinaire sait qu’un comportement déplacé peut lui coûter son emploi.
Un homme extrêmement puissant peut parfois avoir autour de lui des dizaines de personnes dont la carrière dépend directement ou indirectement de lui.
C’est ici que la richesse devient dangereuse.
Non parce qu’elle rend automatiquement immoral, mais parce qu’elle peut supprimer les contre-pouvoirs.
Qui ose dire non au patron ?
Qui ose dénoncer celui qui finance l’entreprise ?
Qui ose contrarier celui qui peut payer les meilleurs avocats ?
L’argent peut alors fabriquer une bulle dans laquelle les limites habituelles disparaissent progressivement.
Le problème n’est pas le milliardaire. C’est l’absence de limites
Il existe évidemment des milliardaires discrets, fidèles, philanthropes ou totalement indifférents à la politique.
La fortune ne constitue pas un diagnostic psychologique.
Mais certaines personnalités possédant déjà une forte volonté de domination trouvent dans l’argent un accélérateur extraordinaire.
Nous devrions donc peut-être retourner la question.
Ce n’est pas forcément :
« Pourquoi les ultra-riches deviennent-ils obsédés par le pouvoir ? »
Mais plutôt :
« Pourquoi les personnes extrêmement attirées par le pouvoir sont-elles si nombreuses parmi celles qui deviennent ultra-riches ? »
Parce que parvenir au sommet d’un empire économique exige parfois précisément les caractéristiques qui nourrissent ensuite cette quête : compétition, ego, obsession, goût du risque, besoin de reconnaissance et difficulté à considérer qu’on en a enfin assez.
Le milliardaire découvre une frontière que l’argent ne peut pas acheter
Il existe enfin une ironie cruelle.
Même avec 50 milliards d’euros, impossible d’acheter définitivement la jeunesse.
Impossible d’acheter l’amour authentique.
Impossible d’empêcher la vieillesse.
Impossible de supprimer la mort.
Peut-être est-ce aussi pour cela que certains ultra-riches semblent fascinés par la jeunesse, la sexualité, les technologies de longévité ou les projets démesurés.
Lorsque tout devient achetable, ce qui ne l’est pas devient obsessionnel.
Et finalement, derrière certaines démonstrations extravagantes de richesse et de puissance, on retrouve peut-être quelque chose de terriblement banal.
La peur de disparaître.
Posséder davantage.
Contrôler davantage.
Séduire davantage.
Laisser son nom quelque part.
Comme si accumuler le pouvoir pouvait empêcher le temps de passer.
C’est probablement l’une des grandes illusions de l’extrême richesse : croire qu’après avoir réussi à acheter presque tout, on finira peut-être par acheter aussi ce qui échappe à tout le monde.
