Difficile de condamner le geste. Mais difficile aussi de ne pas ressentir un léger, voire un grand malaise.
Car derrière ces vidéos de « bonté » devenues un véritable genre sur TikTok, Instagram ou YouTube se pose une question assez simple : aider quelqu’un reste-t-il exactement le même geste lorsque cette aide devient un spectacle ?
Le premier réflexe consiste évidemment à regarder le résultat. Un homme qui avait faim a mangé. Une personne dormant dehors a passé quelques nuits à l’hôtel. Quelqu’un qui ne possédait plus rien reçoit des vêtements ou de l’argent. Dans certains cas, des cagnottes permettent même de financer un logement, des soins ou un nouveau départ.
Et cela, il serait absurde de le mépriser.
Certains créateurs utilisent réellement leur notoriété pour redistribuer de l’argent, mobiliser une communauté et attirer l’attention sur des gens que nous avons collectivement pris l’habitude de ne plus regarder. Une vidéo vue cinq millions de fois peut déclencher des milliers de dons. Elle peut aussi rappeler à un public très jeune que derrière le mot « SDF » se trouvent des individus, des histoires, des accidents de vie.
La caméra peut donc devenir un formidable amplificateur de solidarité.
Mais elle peut également transformer la pauvreté en décor.
C’est là que commence le problème.
Quand un influenceur donne 500 euros à un sans-abri et transforme ce geste en vidéo monétisée, tout devient plus ambigu. La personne aidée reçoit bien 500 euros. Mais la vidéo, elle, peut rapporter des vues, des abonnés, des partenariats, de la visibilité et renforcer l’image publique du créateur.
Le don devient alors aussi un investissement dans sa propre réputation.
Cela ne signifie pas que le geste est faux. Les motivations humaines sont rarement totalement pures. On peut sincèrement vouloir aider quelqu’un et apprécier en même temps les applaudissements que cela procure.
Mais un déséquilibre énorme demeure entre celui qui filme et celui qui est filmé.
L’influenceur possède la caméra, décide du montage, choisit la musique, le titre, la miniature et le moment qui sera montré. La personne sans domicile, elle, apparaît souvent au pire moment de son existence : sale, fatiguée, vulnérable, malade, parfois en larmes.
Cette image peut ensuite rester en ligne pendant des années.
Et c’est ici que la question du consentement devient essentielle.
Peut-on réellement parler d’un consentement totalement libre lorsqu’une personne a faim et qu’on lui propose de l’argent tout en lui demandant si elle accepte d’être filmée ?
Évidemment, elle peut dire oui.
Mais la relation n’est pas équilibrée.
Refuser la caméra peut parfois signifier prendre le risque de perdre l’aide. Même lorsque l’influenceur ne formule jamais explicitement ce marché, il existe implicitement : je t’aide et cette aide devient mon contenu.
Ce mécanisme peut conduire à une forme moderne de voyeurisme social que certains qualifient de « poverty porn », littéralement une mise en spectacle de la pauvreté destinée à provoquer une émotion immédiate.
Il existe d’ailleurs une grammaire presque parfaitement rodée de ces vidéos.
On commence par montrer la détresse. Puis arrive le sauveur. Ensuite vient le don. Enfin la gratitude, idéalement spectaculaire : larmes, embrassade, incrédulité.
La personne pauvre devient alors involontairement un personnage secondaire dans l’histoire héroïque de celui qui l’aide.
Et c’est probablement ce qui dérange le plus.
L’aide devrait remettre quelqu’un debout. Certaines vidéos donnent au contraire l’impression d’avoir besoin de montrer cette personne à genoux pour rendre l’aide spectaculaire.
Il existe pourtant une différence énorme entre filmer pour sensibiliser et filmer pour se mettre en scène.
On peut parfaitement raconter une action solidaire sans montrer le visage du bénéficiaire. On peut demander un consentement après avoir apporté l’aide, de façon à ce que le refus d’être filmé ne change rien au soutien proposé. On peut flouter les visages. On peut laisser la personne raconter son histoire uniquement si elle le souhaite réellement.
Et surtout, on peut lui rendre une part de contrôle sur l’image produite.
Certaines vidéos ont néanmoins une vertu qu’il ne faut pas sous-estimer : elles fonctionnent.
Un discours de dix minutes sur l’exclusion sociale sera probablement moins regardé qu’une séquence de cinquante secondes dans laquelle un homme reçoit de quoi dormir au chaud. Les réseaux sociaux fonctionnent par émotion, identification et narration.
C’est leur force et leur faiblesse.
L’argument des créateurs est donc recevable : sans vidéo, pas de vues ; sans vues, parfois pas de revenus ; sans revenus ou sans communauté, moins de moyens pour aider.
Un étrange modèle économique apparaît ainsi : la visibilité de la misère finance en partie l’aide destinée à ceux qui la subissent.
Moralement, le système est inconfortable. Mais son efficacité peut être réelle.
Ce serait donc trop facile de ranger tous ces influenceurs dans la catégorie des cyniques exploitant les pauvres.
Certains font sans doute beaucoup plus concrètement pour des personnes à la rue que la majorité de ceux qui les critiquent depuis leur canapé.
Mais l’inverse est également vrai : donner de l’argent n’achète pas automatiquement le droit de transformer la détresse de quelqu’un en contenu.
La vraie question n’est peut-être finalement pas : « Pourquoi se filmer en train d’aider ? »
Elle serait plutôt : « Qui profite réellement de la vidéo ? »
Si la personne aidée reste au centre, si son consentement est respecté, si sa dignité est préservée et si la caméra sert à mobiliser davantage de solidarité, alors les réseaux sociaux peuvent devenir un outil extraordinaire.
Mais lorsque l’on choisit le SDF le plus spectaculaire, le visage le plus marqué, la larme la plus photogénique et le montage le plus émotionnel, quelque chose bascule.
La solidarité devient un programme.
La misère devient un casting.
Et la générosité devient une marque personnelle.
Il existe pourtant une règle très simple qui permettrait probablement de distinguer les démarches : pouvoir aider exactement de la même manière même si la personne refuse totalement d’être filmée.
C’est peut-être cela, au fond, la véritable frontière.
Car aider quelqu’un devant une caméra peut être admirable.
Mais être capable de faire exactement la même chose lorsque personne ne regarde reste encore la forme la plus incontestable de générosité.
