Cinéma

"Ma vie ma gueule" de Sophie Fillières, une catastrophe artistique

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"Ma vie ma gueule" de Sophie Fillières, une catastrophe artistique

Il existe des films ratés mais stimulants, des œuvres bancales dont les défauts mêmes finissent par produire quelque chose, une émotion, une idée, un trouble. Et puis il existe des films devant lesquels on cherche désespérément ce qui pourrait sauver l’ensemble. Ma vie ma gueule, ultime film de Sophie Fillières, appartient malheureusement à cette seconde catégorie. C’est une catastrophe artistique, un film qui semble constamment confondre désordre et liberté, maladresse et poésie, dialogues artificiels et profondeur.

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Sur le papier, il y avait pourtant un sujet. Barberie Bichette, dite Barbie, a 55 ans. Ses enfants ont quitté la maison, elle ne sait plus très bien quelle place occuper dans sa propre existence, parle à son reflet, dérive, s’inquiète, s’accroche à des mots et à des situations absurdes tandis que sa relation au réel se fragilise. Vieillissement, solitude, santé mentale, peur de la mort, rapports familiaux : la matière était immense.

Mais avoir des thèmes ne suffit pas à faire un film.

Le premier problème de Ma vie ma gueule, c’est son écriture. Tout paraît fabriqué pour être décalé. Les dialogues veulent constamment produire une petite étrangeté, un pas de côté, un mot incongru, une situation supposément poétique. À force, ce procédé devient terriblement visible. On ne voit plus des personnages parler : on voit un scénario essayer d’être singulier. Et lorsqu’un film montre autant ses ficelles, la fantaisie devient une mécanique.

Il faudrait rire : on ne rit presque jamais. Il faudrait être bouleversé : l’émotion reste curieusement à distance. Il faudrait ressentir la désorientation de cette femme : on finit surtout par subir celle du récit.

Le film avance ainsi par fragments, digressions, ruptures et scènes dont on cherche parfois vainement la nécessité. Ce qui pourrait constituer une construction libre finit par donner l’impression d’un scénario inachevé. Tout semble commencer sans véritablement aboutir. Des idées apparaissent, disparaissent, reviennent parfois, puis sont abandonnées. Le spectateur est invité à accepter ce chaos au nom de la fragilité du personnage. Mais représenter le chaos intérieur d’un être humain ne dispense pas de construire une œuvre.

Et surtout, l’ennui s’installe.

Un ennui lourd, paradoxalement, car le film n’arrête jamais de vouloir attirer notre attention. Les bizarreries s’accumulent, les dialogues insistent, les comportements deviennent imprévisibles, mais cette agitation ne crée aucun mouvement véritable. Plus le film cherche à être vivant, plus il semble figé dans son propre système.

Même Agnès Jaoui, immense actrice par ailleurs, paraît ici régulièrement abandonnée à elle-même. Elle joue énormément. Grimaces, hésitations, ruptures de ton, regards, silences, gestes brusques : chaque scène semble lui demander de matérialiser l’étrangeté du personnage. À certains moments, cela fonctionne. À beaucoup d’autres, on a l’impression d’assister non plus à une femme qui perd pied mais à une actrice à qui l’on a demandé de jouer quelqu’un qui perd pied.

La nuance est énorme.

Et plus le film insiste, moins on y croit.

Les seconds rôles, pourtant interprétés par des comédiens aussi solides que Valérie Donzelli, Philippe Katerine ou Laurent Capelluto, traversent cette histoire sans parvenir à lui donner l’assise qui lui manque. On ressent moins une véritable galerie de personnages qu’une succession d’apparitions autour d’un personnage central condamné à porter presque seul un film qui ne sait pas exactement où aller.

Il y a aussi quelque chose de particulièrement agaçant dans la manière dont Ma vie ma gueule semble demander au spectateur d’admirer son étrangeté. Chaque incongruité paraît accompagnée implicitement d’un : « regardez comme ceci est singulier ». Mais la singularité ne se décrète pas. L’absurde n’est pas automatiquement drôle. Le décousu n’est pas automatiquement moderne. Et l’incompréhensible n’est pas automatiquement profond.

C’est même peut-être là que le film échoue le plus lourdement : il transforme une matière humaine douloureuse en exercice de style.

La fragilité psychologique de Barbie aurait pu produire un portrait bouleversant d’une femme qui ne parvient plus à maintenir ensemble les différentes parties de son existence. Mais le film préfère trop souvent le petit jeu verbal, le décalage, la situation incongrue. Alors qu’il devrait nous rapprocher de son personnage, il nous en éloigne.

Reste évidemment le contexte particulier de cette œuvre. Sophie Fillières est morte peu après le tournage et le film a été terminé par ses enfants. Cette réalité donne nécessairement à Ma vie ma gueule une dimension testamentaire et rend sa réception émotionnellement délicate. On comprend parfaitement que beaucoup aient voulu y voir une œuvre profondément émouvante, voire un adieu.

Mais le respect dû à une cinéaste disparue ne doit pas interdire la critique de son film.

Et jugé simplement comme un film, Ma vie ma gueule ne fonctionne pas.

Il est mal construit, souvent mal écrit, étonnamment mal dirigé par moments, interminable malgré sa durée raisonnable, et tellement occupé à cultiver sa petite musique personnelle qu’il oublie une chose essentielle : entraîner le spectateur avec lui.

On pourra appeler cela poésie, liberté, fantaisie, cinéma de l’intime ou art du déséquilibre. On pourra expliquer que son incohérence épouse celle de son héroïne. Ce sont des arguments recevables. Mais ils ne changeront pas l’expérience ressentie devant l’écran : celle d’un film qui tourne en rond autour de sa propre singularité supposée.

Ma vie ma gueule voulait peut-être raconter une femme qui ne parvient plus à trouver sa place dans le monde. Le problème est que, pendant près d’une heure quarante, le film ne trouve jamais vraiment la sienne non plus.

Et lorsqu’arrive le générique, il reste surtout cette question, brutale mais légitime : comment un film disposant d’un sujet aussi fort, d’une actrice comme Agnès Jaoui et d’une matière humaine aussi riche peut-il produire aussi peu de cinéma ?

Certains articles du Mague bénéficient d’un éclairage ponctuel et maîtrisé de l’intelligence artificielle.

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