Je pense en couleurs, en matières, en
intensités.
Je range l’existence par nuances parce que le
monde brut déborde trop rapidement de ses
propres contours.
Mes chorégraphies me structurent, me
rassurent, me tiennent ensemble. Elles sont
mes exosquelettes invisibles.
Si le monde vacille, ment, change de visage
sans prévenir, alors au moins que je demeure
fiable avec moi-même.
Au moins cela.
Ma mère appartenait au bleu-gris.
Pas une métaphore. Une sensation réelle.
Un bleu froid de métal sous la pluie. Un gris
compact. Une lumière clinique. Une fatigue
chromatique.
Parfois, sa seule présence modifiait la
pression atmosphérique de mon corps. Elle
entrait dans une pièce et quelque chose en
moi se contractait, comme certains animaux
sentent l’orage avant qu’il ne commence.
Je pouvais être agressée par son silence, par
son regard, par la densité de son attente, par
sa manière de rendre l’air plus difficile à
respirer.
Si nous ne partagions pas sa rigueur, son
niveau d’exigence, son attitude intérieure, ses
jugements devenaient des objets
contondants.
Il ne fallait pas seulement faire bien.
Il fallait faire identique.
Penser identique. Désirer identique.
Toute divergence devenait presque une
faute morale.
Je devais correspondre à l’architecture de sa
pensée, et mon existence réelle débordait de
partout.
Lorsque je n’étais pas celle qu’elle voulait, sa
réaction pouvait devenir immense. Non pas
fausse. Jamais fausse. Comme si ma
divergence l’atteignait dans une zone
primitive d’elle-même.
Je la décevais.
Je la rendais malheureuse.
Cette culpabilité était noire, lourde, humide.
Sans oxygène.
Je portais son chagrin comme une seconde
colonne vertébrale.
Elle voulait pour moi ce que je ne pouvais
habiter. Je désirais des formes de vie qu’elle
regardait comme on regarde une langue
étrangère : avec inquiétude,
incompréhension, parfois méfiance.
Nous nous aimions depuis deux systèmes
nerveux incompatibles.
Voilà peut-être la vérité.
Pas une absence d’amour. Une incompatibilité
perceptive.
Deux cartographies émotionnelles dont les
légendes ne correspondaient pas.
J’ai longtemps cru que l’amour devait réduire
cette distance. Qu’aimer quelqu’un signifiait
parvenir un jour au même endroit.
Dans mes dessins, je n’ai jamais demandé
cela aux formes.
Deux lignes peuvent se rapprocher sans se
rejoindre. Deux couleurs peuvent rester l’une
contre l’autre sans se mélanger. L’une n’a pas
besoin de corriger l’autre.
Elles restent distinctes.
La tension reste visible.
Et pourtant, elle me manque.
Comment peut-on manquer de quelqu’un qui
nous a tant blessés ?
Le manque n’obéit pas à la logique. Il est
animal, cellulaire, ancien.
Je crois qu’elle m’aimait d’une manière
entravée, d’une manière sans alphabet.
Comme si l’amour avait existé en elle sous
forme de matière brute, dense, intacte, sans
qu’elle ait appris à le transformer en chaleur,
en langage, en gestes que je puisse recevoir.
Je ne sais pas quelle couleur donner à
cet amour.
Il existe encore avec le bleu gris, la colère, le
manque, tout ce qui n’a jamais réussi à
s’accorder.
Peut-être n’ai-je plus besoin de trouver la
bonne couleur.
Je peux laisser les deux couleurs là.
Sans les mélanger.
