Il y a des anniversaires plus simples à célébrer que d’autres. Celui d’Alors regarde, l’album qui transforma Patrick Bruel en phénomène populaire au tournant des années 1990, devait être une grande fête nostalgique. Trente-cinq ans plus tard, retrouver Casser la voix, Place des grands hommes, J’te l’dis quand même ou Alors regarde, c’était retrouver une époque, des souvenirs et, pour toute une génération, quelques morceaux de jeunesse.
Mais entre l’annonce de la tournée et aujourd’hui, l’histoire a brutalement changé de décor.
Patrick Bruel est confronté depuis plusieurs mois à une accumulation d’accusations de violences sexuelles. Une trentaine de femmes ont témoigné contre lui selon plusieurs médias, même si toutes ces accusations ne correspondent pas à des plaintes judiciaires. En juin, treize victimes étaient concernées par les faits sur lesquels il était entendu par les enquêteurs. (Télérama)
Surtout, le chanteur a été mis en examen en juin 2026 pour viol, tentative de viol, agression sexuelle et harcèlement sexuel, puis placé sous contrôle judiciaire. Patrick Bruel conteste les accusations portées contre lui. Il demeure, évidemment, présumé innocent tant qu’il n’a pas été définitivement condamné. (leparisien.fr)
Depuis, une nouvelle plainte pour viol a encore été déposée en juillet par une ancienne mannequin affirmant avoir eu 16 ans au moment des faits allégués. (Public)
Dans ce contexte, peut-on simplement rallumer les projecteurs et reprendre Place des grands hommes comme si rien ne s’était passé ?
C’est toute l’étrangeté de cette tournée.
Plusieurs concerts et représentations théâtrales avaient été annulés au printemps et au début de l’été, tandis que des collectifs féministes réclamaient l’annulation de la tournée. (Télérama) Pourtant, « Alors regarde 35 » est toujours programmée à partir du 14 octobre, avec Amiens, Rouen, Lille, Chambéry, Dijon, Nancy, Montpellier, Marseille, Nice, Toulouse, Bordeaux ou Nantes notamment. Le site officiel de Patrick Bruel continue actuellement d’afficher et de proposer ces rendez-vous. (Patrick Bruel | Site officiel)
Et c’est peut-être là que l’affaire devient aussi une question de société.
La présomption d’innocence interdit de présenter Patrick Bruel comme coupable avant que la justice ne se soit prononcée. Elle ne signifie cependant pas que trente témoignages puissent être culturellement traités comme un simple bruit de fond entre deux chansons.
Un artiste peut-il poursuivre normalement sa carrière lorsqu’il est mis en examen pour des faits d’une telle gravité ? Faut-il suspendre une tournée ? Attendre un procès qui peut prendre plusieurs années ? Est-ce au producteur de décider ? Aux salles ? Aux spectateurs ?
Il n’existe pas de réponse parfaitement confortable.
Patrick Bruel a manifestement choisi la continuité. Et son public choisira à son tour : acheter une place, ne pas l’acheter, applaudir l’artiste en séparant l’homme de son œuvre, ou considérer au contraire que cette séparation est devenue impossible.
Il reste enfin une ironie involontaire dont l’époque a parfois le secret : la tournée s’appelle Alors regarde.
En 1990, c’était le titre d’une chanson.
En 2026, difficile précisément de regarder ailleurs.
