Le jaune et le vert reviennent souvent sous
mes doigts.
Je travaille avec ce qui reste vivant. Je prends
les couleurs qu’on pourrait croire épuisées,
presque mortes, asséchées dans leur tube ou
dans leur destin, et je leur accorde un sursis.
Du temps supplémentaire. Un supplément de
souffle. Une petite possibilité d’espérance.
Parfois, il suffit d’un reste. Une couleur que je
croyais perdue rencontre une autre matière,
une autre surface. Elle n’est plus tout à fait
celle qu’elle était. Elle peut encore devenir.
Je me demande souvent : un artiste qui ne
crée pas est-il encore un artiste ?
Où demeure-t-il lorsque rien ne sort de ses
mains ? Est-il dans le geste ou dans la
combustion silencieuse qui le précède ?
Écrire, est-ce créer ? Penser, est-ce déjà bâtir
une architecture invisible ?
Mon cerveau assemble sans cesse des
images, des liens, des couleurs, des
équations affectives. Même immobile, cette
activité ne s’interrompt pas. Des éléments
éloignés se rapprochent. Une sensation
ancienne rencontre une couleur présente.
Une idée traverse une image qui l’attendait
peut-être depuis longtemps.
Je ne sais pas où commence la création.
Il est possible qu’elle n’ait pas de seuil. Que la
main arrive simplement plus tard.
Lorsque je retrouve mon univers créatif, j’en
perçois l’effet presque biologiquement. Cela
ne relève pas seulement de la pensée. Cela
gagne le corps.
Ce qui était engourdi recommence à circuler.
Mon corps se rallume.
L’énergie revient comme le sang dans un
membre resté trop longtemps immobile.
Je redeviens moi.
