Je ne ressens jamais une chose une
seule fois.
Quelque chose arrive.
D’abord le choc.
Puis ce qu’il met en mouvement.
Une émotion peut sembler brève de
l’extérieur. En moi, elle possède une durée
différente de l’évènement qui l’a provoquée.
Elle se prolonge, change de registre, revient
par des endroits où je ne l’attendais plus.
Je fonctionne par réverbérations.
Ce qui commence dans la poitrine peut
gagner la peau, devenir chaleur, contraction,
couleur. La couleur réveille une pensée, la
pensée fait surgir une image, l’image ravive
une sensation.
À chaque passage, l’émotion change
de timbre.
Je ne reçois pas seulement ce qui m’arrive.
J’en reçois les échos successifs.
Ce n’est pas seulement ressentir davantage.
C’est ressentir plusieurs fois.
Autrement.
Dans mes dessins, je reconnais la même
propagation.
Je pose un trait et la feuille n’est déjà plus la
même. Quelque chose réclame une réponse
plus loin. Une couleur en appelle une autre,
non pour lui ressembler, mais parce qu’elle
vient de modifier la tension de l’ensemble.
Alors je poursuis.
Je travaille par reprises, par rebonds, par
répercussions.
Un geste en déclenche un autre. Une couleur
en réveille une seconde. Une densité apparue
dans un coin réclame soudain de l’air ailleurs.
Je ne dessine pas l’émotion.
j’en retrouve le régime.
Sa façon de ricocher.
De changer de matière en chemin.
De produire, à chaque contact, quelque
chose qui n’existait pas encore au premier
choc.
C’est peut-être pour cela que je reprends
autant mes dessins.
Je ne reviens pas nécessairement
pour corriger.
J’écoute ce que le geste a déclenché.
Il y a quelque chose d’acoustique dans cette
manière de dessiner. Comme lorsqu’un son
frappe une paroi et revient transformé par le
lieu qu’il vient de rencontrer.
L’écho n’est jamais exactement le son initial.
Il porte aussi quelque chose du lieu qui
l’a renvoyé.
Peut-être en va t-il ainsi de ce que je ressens.
Ce qui revient en moi contient l’évènement,
mais aussi ce qu’il a rencontré sur son
passage : une sensation ancienne, une
couleur, une image, une pensée, parfois un
mot.
Alors l’émotion n’est plus seulement ce qui
m’est arrivé.
Elle est devenue ce que son passage a
fait résonner.
Et sur la feuille, je cherche moins son image
que sa réverbération.
