Il m’arrive de reconnaître quelqu’un avant de
savoir ce que je reconnais.
Son histoire peut être très différente de la
mienne. Nous pouvons ne rien avoir en
commun en apparence, ne pas créer de la
même manière, ne pas avoir traversé les
mêmes choses.
Et pourtant, quelque chose m’est familier.
Une manière de chercher.
Cette obstination particulière à revenir vers ce
qui ne se laisse pas résoudre. À le reprendre
autrement, parfois des années plus tard, sans
décider qu’il faudrait enfin en avoir terminé.
Toutes les questions ne demandent peut-être
pas une réponse.
Certaines demandent que l’on reste
auprès d’elles.
Je connais ce mouvement dans le dessin.
Je commence sans toujours savoir ce que je
cherche. Une ligne apparaît, puis une autre.
Je regarde ce qui se passe entre elles. Je
recommence, je déplace, j’efface. Parfois
quelque chose me retient sans que j’aie
besoin de savoir immédiatement pourquoi.
Alors je reste.
Je regarde encore.
Ce temps compte.
Il ne produit pas nécessairement une réponse.
Il permet autre chose : ne pas refermer trop
vite ce qui vient à peine de s’ouvrir.
C’est là que le dessin devient pour moi
davantage qu’une manière d’exprimer une
pensée.
Le dessin ne vient pas après la pensée.
Il pense avec moi.
Ma main me permet de poursuivre ce que les
mots auraient peut-être déjà voulu expliquer.
Je peux avancer sans conclure, laisser
coexister plusieurs directions, revenir sur une
ligne sans avoir à décider immédiatement ce
qu’elle signifie.
Je dessine aussi pour cela : préserver un
espace avant l’explication.
C’est peut-être ce que je reconnais chez
certains êtres.
Non pas une ressemblance, mais une fidélité.
Certains cherchent avec leur corps. D’autres
avec les mots, la matière, le son, le
mouvement. Leurs histoires diffèrent. Ce qui
les met en chemin aussi.
Mais je reconnais cette manière de revenir.
De ne pas détourner le regard devant ce
qui résiste.
Chez certains êtres, la création devient une
discipline de vérité.
Non parce qu’elle finirait par révéler une
réponse cachée, mais parce qu’elle permet de
ne pas choisir la première simplement pour
pouvoir avancer.
Elle autorise l’incertitude à durer.
Je ne demande pas au dessin de résoudre ce
que je ne comprends pas.
Je lui demande de m’aider à regarder encore.
À laisser suffisamment de place à ce qui
m’échappe pour que cela puisse continuer à
se transformer.
Peut-être est-ce aussi ce que permet une
oeuvre : donner à ce qui n’a pas encore de
réponse un endroit où exister, sans refermer.
