Le pari scénaristique est évident, il ne s’agit pas vraiment de raconter la Seconde Guerre mondiale, encore moins d’en proposer une reconstitution historique exhaustive, mais de donner corps à cette fameuse « certaine idée de la France » autour de laquelle de Gaulle a construit sa propre légende.
Et c’est précisément là que le film est à la fois discutable et passionnant.
Historiquement, on pourrait reprendre quantité de choses. Le traitement de Giraud, notamment, réduit largement le personnage à celui d’une marionnette américaine face à un de Gaulle qui aurait compris avant tout le monde où se trouvait l’intérêt supérieur de la France. La rivalité entre les deux hommes fut évidemment plus complexe.
Mais Baudry n’a manifestement pas voulu réaliser un documentaire de cinq heures. Son de Gaulle est d’abord une construction romanesque : un homme qui plie mais ne rompt jamais, persuadé que la France existe encore alors même qu’elle n’existe pratiquement plus politiquement. Une sorte de personnage mythologique qui traverse l’Histoire avant que celle-ci finisse par lui donner raison. De Gaulle se pense dans une continuité historique immense, celle des rois, des batailles et d’une France presque éternelle.
C’est probablement pour cela que La Bataille de Gaulle fonctionne aussi bien comme spectacle.
Les séquences militaires, notamment Bir Hakeim et Mareth, possèdent une ampleur inhabituelle dans le cinéma français contemporain. Le film peut soudain devenir véritablement épique, puis basculer quelques minutes plus tard dans une bataille autrement plus subtile, menée dans un bureau, autour d’une table ou dans un salon. Baudry filme presque avec la même intensité une bataille militaire et une négociation diplomatique.
Et le véritable bonheur du film se trouve peut-être dans les affrontements entre Churchill et de Gaulle.
Le duo fonctionne à merveille parce que deux conceptions du pouvoir, mais aussi deux conceptions du jeu, semblent s’affronter. D’un côté, une composition britannique presque baroque, volontiers gourmande, ironique et débordante ; de l’autre, quelque chose de plus droit, plus sec, plus académique, presque monumental. Leur confrontation devient par moments du théâtre politique de très haut niveau.
Le choix de Simon Abkarian était d’ailleurs sacrément audacieux.
Physiquement, l’acteur n’est pas une évidence pour incarner de Gaulle. Et c’est précisément ce qui rend le choix intéressant. Antonin Baudry et lui ont préféré rechercher une incarnation plutôt qu’une imitation. C’est une certaine idée du général qui prévaut, et non le mimétisme parfois laborieux auquel nous ont habitués tant de biopics.
J’ai eu du mal avec lui durant les premières minutes. Puis quelque chose se produit : on cesse progressivement de chercher le vrai de Gaulle derrière l’acteur.
On accepte son de Gaulle.
Et Abkarian finit par lui donner cette « grandeur » dont le personnage historique lui-même avait fait presque une méthode politique. Grandeur physique, grandeur morale, grandeur parfois démesurée : de Gaulle doit croire à son propre personnage pour obliger les autres à y croire.
Tout n’est pourtant pas du même niveau.
La grande Histoire est parfois simplifiée jusqu’au schématisme, plusieurs personnages secondaires existent davantage comme fonctions scénaristiques que comme êtres humains et l’histoire parallèle de la jeune résistante n’est pas franchement irrésistible. Sur plus de cinq heures, les baisses de régime sont inévitables.
Mais elles ne changent finalement pas l’essentiel.
La Bataille de Gaulle est une vraie proposition de cinéma.
Et c’est déjà beaucoup.
À une époque où une partie du cinéma français semble hésiter à assumer le grand spectacle, Antonin Baudry tente quelque chose de franchement aventureux : un immense film historique français, bavard, guerrier, politique, parfois excessif et jamais complètement raisonnable.
On peut lui reprocher beaucoup de choses. Mais certainement pas de manquer d’ambition.
Entre un grand film imparfait qui tente quelque chose et un film parfaitement calibré qui ne tente rien, mon choix est vite fait. La Bataille de Gaulle appartient clairement à la première catégorie.
Je prends même le pari qu’avec le temps, débarrassé des querelles historiques et politiques entourant forcément un personnage pareil, ce diptyque deviendra un petit classique du cinéma français de grand spectacle.
Pas forcément parce qu’il raconte parfaitement de Gaulle.
Mais parce qu’il ose, lui aussi, s’en faire une certaine idée.
