Il pleut sous mon toit de Paris.
Les gouttes résonnent dans la pièce.
Devant moi, le même cahier.
Je l’ouvre.
L’odeur du papier.
La lumière sur la page.
La pluie au-dessus de moi.
Ma main autour du crayon.
Tout est familier.
Tout a changé.
Je reprends le dessin pour reprendre le cours
de ma propre vie.
Avant le premier trait, je retiens ma
respiration.
La page est encore intacte.
Ma main attend.
Puis elle avance.
Quelques millimètres de noir apparaissent.
Et quelque chose se rejoint.
Je pensais retrouver l’enfant que j’étais.
Celle d’avant les fractures, les silences, les
renoncements.
Mais elle n’est pas devant moi.
Elle est dans ma main.
Dans cette manière d’attendre avant de
toucher le papier.
Dans la tension du premier trait.
Dans quelque chose que les années ont
transformé sans parvenir à l’effacer.
Je ne dessine plus comme elle.
Entre sa main et la mienne, il y a toute une vie.
Les arrêts.
Les absences.
Ce que j’ai perdu.
Ce que j’ai appris.
Ce que je suis devenue.
Rien ne disparaît.
Mais lorsque la ligne apparaît, les années
cessent un instant d’être une séparation.
Elles deviennent une distance traversée.
Reprendre n’est pas revenir.
Je ne retourne pas vers celle que j’étais.
Je poursuis un geste qui, lui, semble avoir
traversé les années avec moi.
Autour de lui, quelques choses simples.
Le cahier.
L’odeur du papier.
La lumière.
La pluie.
Je croyais avoir installé ces repères pour
pouvoir créer.
Mon corps les reconnaît avant moi.
Comme s’il savait encore par où commencer.
Je pose un autre trait.
Puis un autre.
La ligne avance.
Et quelque chose de ma vie recommence à
circuler avec elle.
J’ai peur parfois que ce désir disparaisse.
Et j’ai peur de son contraire : qu’il soit le seul
endroit où je sache exister.
Je ne veux pas que le dessin me retire de
ma vie.
Je veux qu’il m’y ramène.
Dehors, Paris continue sous la pluie.
Je pense à ma mère.
Je ne cherche pas de signe.
Je regarde ma main continuer.
Le trait précédent rejoint le suivant.
Puis un autre.
La ligne ne sait rien des années où je ne l’ai
pas tracée.
Elle ne sait rien des absences.
Elle avance.
Je comprends alors quelque chose de
très simple.
Je n’ai pas retrouvé la vie d’avant.
Je n’ai pas retrouvé l’enfant que j’étais.
J’ai retrouvé la possibilité de continuer.
Sous mon toit de Paris, la pluie
tombe toujours.
Le cahier est ouvert.
Ma main avance.
Et dans cette ligne qui ne revient nulle part,
mais qui continue, une phrase me traverse.
Vis maintenant.
