Mon esprit devient un tunnel incandescent.
Les sons changent de couleur. Le silence
devient bleu sombre, épais. Mes idées ont
des textures. Un liquide rouge-orange à fines
bulles circule sous ma peau.
Je suis happée par un courant intérieur.
Je n’habite plus mon corps de la même
manière. Je circule à travers lui comme une
impulsion dans un réseau de fils.
Une sensation devient couleur.
Une couleur devient tension.
Un son déplace l’espace.
Tout communique.
Je ne sais plus où finit ce que je perçois et où
commence ce que je pense.
Une ombre sur une feuille peut devenir un
territoire entier. Une infime variation entre
deux couleurs suffit à transformer tout ce qui
les entoure. Un trait de crayon peut me
traverser avec la violence d’une révélation.
Puis les mots disparaissent.
Je ne cherche pas à les retrouver.
Je pense en couleurs.
Je pense en formes.
Je pense dans l’écart entre deux lignes, dans
la tension entre deux teintes, dans la densité
d’une surface, dans l’espace laissé vide entre
deux formes.
Quelque chose pense en moi sans faire
de phrase.
Je ne transforme pas cette pensée en dessin.
Le dessin est déjà cette pensée.
La couleur ne vient pas illustrer une idée.
Elle agit.
Une forme ne représente pas quelque chose
que j’aurais pensé auparavant.
Elle apparaît.
Et avec elle apparaît ce que je suis en train
de penser.
Ma main appartient à ce mouvement.
Elle rapproche, écarte, superpose, reprend.
Elle répond à ce qui vient d’apparaître et, par
sa réponse, fait apparaître autre chose.
Je ne sais pas ce que je vais dessiner avant
de le dessiner.
Comment le pourrais-je ?
Ce que je cherche n’existe pas encore dans
une phrase.
Lorsque je crée, mon système nerveux
change de langue.
Il pense par intensités, par couleurs, par
formes, par rapports.
Un alphabet sans lettres.
Je ne crois pas l’avoir inventé.
Je crois l’avoir reconnu.
Dans ces moments, je deviens une
architecture nerveuse.
Le regard, la main, la sensation, la couleur et
la pensée ne se succèdent plus.
Ils circulent ensemble.
Je ne dessine pas ce que je pense.
Je pense en dessinant.
Et parfois, devant ce qui vient d’apparaître sur
la feuille, je reconnais quelque chose que je
ne savais pas encore connaître.
Je n’aurais pas pu le dire avant.
Ce n’était pas encore une phrase.
C’était une couleur.
Une forme.
Une relation.
Le dessin ne lui a pas donné une image.
Il lui a donné une langue.
