Car à force de vouloir démontrer la bonté et l’utilité de son dispositif, le film finit par ressembler à une gigantesque réunion de famille du cinéma français. On ne voit bientôt plus les personnages : on reconnaît les acteurs. Gilles Lellouche, Leïla Bekhti, Élodie Bouchez, Miou-Miou, Jean-Pierre Darroussin, Dali Benssalah, Denis Podalydès… L’accumulation devient presque comique. À chaque nouvelle apparition, on attend la célébrité suivante. Ce qui devrait renforcer le récit finit paradoxalement par le rendre artificiel.
C’est l’un des travers les plus agaçants d’un certain cinéma français : cet entre-soi où tout le monde semble jouer avec tout le monde, où l’on convoque une distribution prestigieuse comme si l’addition des talents garantissait automatiquement la puissance d’un film. Ici, elle produit presque l’effet inverse. On a parfois l’impression d’assister à un exercice collectif où d’excellents acteurs viennent montrer qu’ils savent être sensibles, attentifs, bouleversés, compréhensifs. Chacun a sa scène, son moment, sa larme, son silence. Tout est à sa place. Beaucoup trop à sa place.
Le problème n’est évidemment pas que ces comédiens soient mauvais. Ils ne le sont pas. Le problème est que l’on sent constamment le jeu. On entend les dialogues comme des dialogues. On voit les acteurs attendre leur tour de parole, écouter intensément, hocher la tête, jouer l’empathie. Là où le sujet exigeait du trouble, de l’inconfort et peut-être même une certaine sécheresse, le film enveloppe trop souvent ses personnages dans une bienveillance tellement appuyée qu’elle finit par devenir démonstrative.
Et puis il y a Adèle Exarchopoulos. Lorsqu’elle apparaît, quelque chose change. Parce qu’elle possède justement cette capacité rare à donner l’impression qu’elle ne récite pas un texte mais qu’elle le découvre au moment où elle le prononce. Son personnage apporte une violence, une fragilité et surtout une vérité qui manquent cruellement à une partie du film. Face à elle, Raphaël Quenard impose lui aussi quelque chose de moins policé, de plus imprévisible. Tous deux semblent appartenir à un autre film, plus rugueux, moins satisfait de ses bonnes intentions.
C’est là tout le paradoxe de « Je verrai toujours vos visages » : difficile d’attaquer ce qu’il défend, beaucoup plus facile de contester la manière dont il le défend. Le film veut profondément faire du bien. Il veut croire à la parole, à la réparation, à la possibilité pour les êtres humains de sortir des rôles de victime et de coupable dans lesquels la violence les a enfermés. Très bien. Mais le cinéma ne devrait pas seulement nous dire où se trouve le bien. Il devrait nous faire sentir le chaos qui nous empêche d’y parvenir.
À mes yeux, le résultat est donc une entreprise ratée pleine de bonnes intentions. Un film tellement soucieux d’être juste, généreux et humain qu’il finit par devenir fabriqué. Une sorte de vitrine du cinéma français de prestige où les acteurs jouent à être formidables devant d’autres acteurs formidables qui leur donnent la réplique.
Et c’est dommage, parce que derrière cette démonstration se trouvait un sujet autrement plus puissant que le film qu’on en a tiré.
