Il existe en moi une intolérance profonde
au chaos.
Le désordre n’est pas seulement visuel.
Il grince.
Certaines voix ont des angles. Certains lieux
portent une couleur agressive. Certaines
présences déposent dans mon esprit des
matières sombres et rugueuses.
Je ne sais pas toujours expliquer ce
qui dérange.
Mais je le perçois immédiatement.
Alors j’organise.
Mon quotidien est une chorégraphie invisible.
Un objet retrouve sa place. Un trajet dessine
une géométrie familière. Les gestes
reviennent à certaines heures. Les journées
possèdent une cadence que je reconnais
avant même d’avoir besoin d’y penser.
Le tempo est essentiel.
Vu de l’extérieur, cela pourrait ressembler à
une succession de contraintes.
De l’intérieur, c’est tout autre chose.
Je ne cherche pas l’immobilité.
Je cherche l’accord.
Ma discipline n’est pas une manière de tenir le
monde sous contrôle. Elle me permet de ne
pas avoir à négocier chaque seconde avec lui.
Lorsqu’un geste est connu, quelque chose en
moi se libère.
Lorsqu’un rythme revient, je peux porter mon
attention ailleurs.
Lorsqu’une structure tient, l’imprévisible
devient parfois possible.
C’est peut-être pour cela que je répète autant
dans mes dessins.
Une forme revient.
Puis une autre.
La ligne reprend un chemin qu’elle connaît,
mais elle ne repasse jamais exactement au
même endroit. Un écart apparaît. Une couleur
déplace l’ensemble. Une forme en appelle
une autre et, peu à peu, une architecture se
construit.
Je ne dessine pas pour mettre de l’ordre sur
une feuille.
Je cherche le point où les choses
commencent à tenir ensemble.
Il m’arrive alors de reconnaître dans mon
dessin quelque chose que je fais chaque jour
sans y penser.
Composer.
Régler une distance.
Trouver un rythme.
Sentir quand une forme doit revenir et quand,
au contraire, elle doit s’interrompre.
Ma vie quotidienne et mon dessin obéissent
peut-être à une même nécessité : construire
suffisamment de continuité pour que la
variation ne devienne pas une rupture.
Je comprends mieux pourquoi la répétition ne
m’ennuie pas.
Elle n’est jamais, pour moi, le retour du même.
Elle est le lieu depuis lequel je peux percevoir
la différence.
Il suffit qu’une ligne se déplace légèrement,
qu’une couleur change de densité, qu’un
geste ralentisse, et tout l’ensemble devient
autre.
Peut-être la liberté commence-t-elle
parfois ainsi.
Non pas dans l’absence de structure, mais
dans la possibilité de bouger à l’intérieur
d’elle.
Je ne cherche donc pas à supprimer le chaos.
Je lui oppose encore moins un ordre parfait.
Je construis des rythmes.
Des lignes.
Des retours.
Des intervalles.
Une architecture assez stable pour ne pas
me retenir.
Assez souple pour laisser entrer l’inattendu.
Et lorsque cet équilibre apparaît, dans une
journée comme sur une feuille, je reconnais
immédiatement sa sensation.
Rien n’est immobile.
Pourtant, tout tient.
