Là où d’autres improvisent, moi, je bâtis.
Je n’habite pas naturellement la
cadence commune.
J’ai la mienne.
De l’extérieur, elle peut sembler lente. À
l’intérieur, elle possède une vitesse que
personne ne soupçonne.
Quelque chose enquête.
Une nuance demeure. Une contradiction
refuse de se refermer. Un détail que l’on
aurait pu abandonner poursuit son chemin.
Les informations ne se rangent pas les unes
derrière les autres.
Elles bifurquent.
Se croisent.
S’éloignent.
Puis se retrouvent parfois très loin de leur
point de départ.
Je transforme l’intensité en architecture.
Non pour la réduire.
Pour qu’elle puisse déployer toutes ses
dimensions.
On appelle une partie de cela trouble du
spectre de l’autisme.
Je reconnais désormais ce nom.
Mais il est arrivé après.
Après ma manière de sentir.
Après ma manière de penser.
Après le dessin.
La médecine a nommé tardivement quelque
chose que mon existence connaissait déjà.
Un diagnostic peut identifier un
fonctionnement.
Il ne peut pas raconter de l’intérieur la
géographie d’une pensée.
Chez moi, une information possède rarement
des frontières définitives.
Elle continue ailleurs.
Une voix peut modifier une sensation. Une
teinte réveiller une association. Une anomalie
presque imperceptible déplacer une certitude
entière.
Je ne décide pas d’aller plus loin.
Souvent, j’y suis déjà.
Peut-être est-ce là que se trouve une part de
ce que l’on nomme haut potentiel intellectuel.
Pas dans une supériorité.
Dans une difficulté à considérer trop tôt
qu’une chose est terminée.
Une réponse peut agrandir la question.
Une certitude peut devenir une ouverture.
Une évidence, lorsqu’on demeure
suffisamment longtemps auprès d’elle, peut
commencer à révéler ce qu’elle dissimulait.
Je ne vais peut-être pas plus loin.
Je reste plus longtemps.
Et rester change ce que l’on voit.
C’est aussi là que se trouve mon dessin.
Ou plutôt : il s’y trouvait déjà.
Bien avant les diagnostics, il y avait les lignes.
Elles n’expliquaient rien.
Elles n’illustraient rien.
Elles étaient ma manière d’être.
Une forme en appelait une autre. Une teinte
modifiait l’ensemble. Une répétition
introduisait son propre écart. Ce qui semblait
séparé cherchait immédiatement son
voisinage.
Je n’ai jamais dessiné mon fonctionnement.
Je dessine depuis le même endroit que celui
depuis lequel je pense, je ressens, j’existe.
Et peut-être est-ce encore trop séparer
les choses.
Car le dessin n’est pas à côté de moi.
Il n’est ni une conséquence, ni une traduction,
ni une explication.
Il appartient à mon identité.
Alors oui, il m’arrive d’être excellente.
Mais je ne crois plus que l’excellence soit
une hauteur.
Je crois qu’elle peut être une profondeur.
Non pas aller plus loin que quelqu’un.
Rester assez longtemps auprès d’une chose
pour qu’elle cesse de nous donner seulement
sa première réponse.
Continuer lorsque l’utilité est satisfaite.
Poursuivre lorsque rien ne l’exige.
Accorder encore de l’importance à ce qui
aurait pu être écarté.
Peut-être est-ce cela que je fais
depuis toujours.
Je reste.
Jusqu’à ce qu’un détail cesse d’être
secondaire.
Jusqu’à ce qu’une forme révèle qu’elle en
contenait une autre.
Puis je dessine.
Mais même cette phrase n’est pas tout à
fait juste.
Il n’y a jamais eu d’abord moi, puis le dessin.
Il n’y a jamais eu de « pour cela ».
Il y avait déjà cette manière d’être.
Et il y avait déjà les dessins.
Pendant des années, j’ai cherché des mots
pour comprendre qui j’étais.
Mes dessins, eux, n’en avaient pas besoin.
Ils savaient déjà.
