Je ne vis pas dans le flou.
Je vis dans l’exact.
Je ne pense pas plus.
Je pense plus loin.
Ma pensée continue après les choses. Elle en
retient les écarts, les inflexions, les
déplacements minuscules. Elle rapproche ce
qui semblait sans rapport et poursuit ce qui,
pour d’autres, est peut-être déjà terminé.
Je ne ressens pas trop.
Je ressens avec précision.
Une voix change légèrement et quelque
chose en moi l’enregistre. Une couleur se
déplace et l’équilibre entier se modifie. Un
silence possède une durée, une texture,
parfois presque une teinte.
Je comprends parfois avant que cela
devienne visible.
Non parce que je sais davantage.
Parce que je capte autrement.
Je ne suis pas à part.
Je suis en profondeur.
Je recueille ce qui m’entoure avant même de
savoir ce que j’en ferai. Une cadence, un
intervalle, une nuance, une forme aperçue
presque sans la regarder : tout peut demeurer
en moi.
Je suis une bibliothèque à sensations.
Mais rien n’y dort.
Tout circule.
Une voix rejoint une couleur. Une couleur
réveille une sensation. Une sensation retrouve
une forme. Une forme peut attendre des
heures, parfois des jours, avant de devenir
une ligne.
C’est là que mon dessin commence.
Pas sur le papier.
Pas avec le crayon.
Je dessine avant de dessiner.
Quelque chose s’élabore en moi bien avant
que ma main intervienne. Des lignes
cherchent leur direction. Des rapports
s’installent. Des couleurs s’approchent ou se
repoussent. Une architecture se construit
sans avoir encore de matière.
Alors il me faut du temps.
Non pour comprendre.
Pour laisser ce que j’ai compris descendre
jusqu’au geste.
De l’extérieur, cela peut ressembler à de
la lenteur.
Pourtant, pendant que je semble attendre,
quelque chose travaille déjà.
Je recueille. Je relie. J’accorde.
Ce qui me parvient est trop riche pour être
précipité dans l’immédiateté.
Je refuse d’en perdre la moindre nuance.
Alors je laisse reposer.
Comme un chef d’orchestre qui entend déjà la
musique avant que la première note ne
traverse la salle.
Ou, plus simplement, comme une pâte
à crêpes.
Je mélange.
Puis j’attends.
En apparence, rien ne se passe.
Pourtant quelque chose se transforme.
Et déjà arrivent une odeur, un goût, une
cuisine, une table, peut-être un morceau
d’enfance.
Je sens presque la crêpe avant qu’elle existe.
Comme je sens parfois le dessin avant qu’il
apparaisse.
Je ne l’attends pas.
Je le laisse venir jusqu‘à ma main.
Alors seulement, j’agis.
Mais lorsque le crayon touche le papier,
le dessin lui,
a commencé depuis longtemps.
