Chaque son déplie une forme. Chaque lettre a
un poids.
Rien ne m’arrive seul.
Une voix entraîne une teinte. Une teinte
déplace une émotion. Un mot fait surgir une
image, puis une autre, comme si toute
perception possédait une suite que je serais
seule à recevoir.
Vous ne voyez rien de cela.
Moi, je le vois.
Je ne l’invente pas. Je ne le décide pas. Ces
correspondances apparaissent avant même
que j’aie eu le temps de les penser.
Elles me précèdent.
Un détail peut alors cesser d’être un détail. Il
devient une ouverture. Une infime variation
dans une voix, une couleur à peine différente,
une lettre, un mouvement suffisent parfois
pour que quelque chose s’agrandisse.
Là où une chose paraît isolée, j’en perçois les
ramifications.
Là où elle semble achevée, elle poursuit son
chemin en moi.
Cette expérience est dense, simultanée,
parfois débordante. Ce que d’autres semblent
recevoir successivement peut me parvenir
d’un seul coup.
Alors je me tais.
Non parce qu’il ne se passe rien.
Parce qu’il se passe trop de choses pour que
les mots puissent immédiatement les
contenir.
C’est peut-être ici que commence l’écriture.
J’écris pour donner une forme transmissible à
ce qui ne l’est pas. Pour déposer l’un après
l’autre ce qui, en moi, arrive ensemble. Pour
faire entrer dans la phrase ce qui m’est
parvenu sans ordre, sans intervalle, presque
sans langage.
Écrire devient alors une traduction.
Non pas d’une langue vers une autre.
D’une perception vers une autre.
Je voudrais pouvoir vous prêter la mienne
quelques instants.
Pas pour vous convaincre.
Pas même pour que vous me compreniez
entièrement.
Seulement pour que vous puissiez approcher
ce que cela fait d’habiter un lieu où les mots
ont un poids, les voix une couleur et les
détails une profondeur.
Car lire, vraiment lire, demande peut-être ce
déplacement : accepter qu’une phrase ne
contienne pas seulement ce qu’elle dit.
Elle peut contenir la manière dont
quelqu’un existe.
Je ne vous demande pas de voir comme moi.
Je vous demande seulement de ne pas
considérer comme absent ce que vous ne
pouvez pas percevoir.
Il restera toujours une distance entre votre
expérience et la mienne.
Je ne veux plus l’abolir.
C’est peut-être même grâce à elle que
quelque chose peut circuler.
Je ne peux pas vous donner mes yeux.
Mais je peux m’approcher assez près de ce
que je vois pour qu’entre mes phrases et
votre lecture, quelque chose passe.
Et peut-être est-ce cela que j’écris depuis
le début :
ce qui passe entre nous.
