Art of Juliette

Le passeport.

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Le passeport.

« Il existe des reconnaissances qui n’ajoutent rien à une vie.
Elles lui rendent simplement son véritable visage. »

Pendant cinquante ans, je me suis appliquée à corriger une personne qui n’avait rien d’abîmé. Je croyais devoir apprendre à devenir quelqu’un d’autre. Le diagnostic n’a pas fabriqué une nouvelle identité. Il a simplement refermé une erreur de lecture qui avait duré toute une vie.

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Chaque son déplie une forme.

Chaque lettre possède un poids.

Les images surgissent avant les mots.

Vous ne les voyez pas.
Moi, je vis avec elles depuis toujours.

Je n’invente rien.

Je me tais souvent, parce que certaines
expériences ne trouvent pas facilement leur
place dans les habitudes du monde.

Faire la démarche d’être diagnostiquée par un
psychiatre et un neuropsychologue a eu, pour
moi, la valeur d’un passeport.

Non pas une autorisation d’exister.

J’existais déjà.

Mais la possibilité de cesser, enfin, de me
croire en défaut.

Je ne doutais pas de ce que je percevais.
J’apprenais seulement à douter de moi.

Mon fonctionnement neurologique
est atypique.

Il ouvre une autre manière d’habiter le réel.

Un rire peut éclater en jaune fluorescent, avec
l’éclair d’une lame frappée par le soleil.

Un présence peut déposer un violet profond
qui continue longtemps de respirer dans
l’espace.

Lorsque plusieurs voix se croisent, elles ne
s’effacent pas les unes devant les autres.

Elles s’additionnent.

Les teintes traversent les paroles.

Les paroles soulèvent des paysages.

Les paysages réveillent d’autres présences.

Tout demeure en même temps

Le monde ne passe jamais devant moi.
Il me traverse.

Entrer dans une soirée, partager un repas,
rejoindre un groupe, c’est parfois avancer
dans l’oeil d’un cyclone pendant que les
autres n’entendent qu’une légère brise.

Je regardais leur aisance comme on regarde
une langue que tout le monde semble parler
sauf soi.

Alors je pensais être moins capable.

Les mots revenaient.

Trop sensible.

Egoïste.

Incapable de faire un effort.

Je finissais par les croire.
Je me repliais.

Non pour fuir les autres.

Mais parce que mon espace intérieur
débordait déjà d’éclats, de rythmes, de
silhouettes et de correspondances qu’il me
fallait accueillir.

On appelle cela une distance.
Je sais aujourd’hui que c’était une immersion.

On appelle cela une faiblesse.
J’y reconnais désormais une intensité.

On appelle cela une carence.
J’y découvre une profusion.

On m’a donné des mots.

Syndrome d’Asperger.
Haut potentiel intellectuel.
Synesthésie.

Je les accueille avec gratitude.
Ils m’ont permis de comprendre.

Mais ils ne contiennent pas ce que je suis.

Ils ressemblent à la légende d’une carte.
Jamais au territoire.

Ma réalité ne se pense pas seulement.

Elle se joue.
Elle se dessine.

Avant d’être une idée, elle est déjà une musique.

Avant d’être un langage, elle est déjà une couleur.

Certains articles du Mague bénéficient d’un éclairage ponctuel et maîtrisé de l’intelligence artificielle.

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