Je ne pense pas en mots.
Je pense en tableaux.
Les mots viennent ensuite.
Lorsqu’une phrase m’est adressée, je ne
reçois pas seulement des sons.
Quelque chose apparaît.
Une lumière.
Une forme.
Une matière.
Une profondeur.
Avant même que les mots aient terminé leur
chemin, le monde est déjà devenu visible.
Je n’habite peut-être pas un autre monde.
Mais celui qui entre en moi ne conserve
jamais sa forme d’origine.
Il devient couleur.
Relief.
Mouvement.
Présence.
Pour ne pas me laisser emporter par cette
profusion, je construis des repères.
Je reprends les même rues.
Les mêmes trajets.
Les mêmes gestes.
Le cadre demeure.
À l’intérieur, tout continue de se transformer.
Le monde est une peinture qui ne cesse
d’apparaître.
Je ne le regarde pas.
J’entre en lui.
Les visages organisent déjà l’espace.
Les odeurs possèdent une texture.
La lumière dessine les volumes avant
les objets.
Chez moi, un mot ne se contente jamais
de dire.
Il montre.
Dire arbre, ce n’est pas entendre un son.
C’est voir une présence qui s’élève.
Une écorce que je pourrais presque toucher.
Une ombre qui s’étire.
L’air entre les feuilles.
Les mots n’ouvrent pas une définition.
Ils ouvrent un paysage.
Les phrases deviennent des chemins.
Je ne les lis pas.
Je les traverse.
Peut-être est-ce pour cela que je dessine.
Le dessin ne traduit pas ma pensée.
Il parle sa langue d’origine.
L’écriture est venue plus tard.
Non pour remplacer les images.
Pour leur offrir une voix.
Les mots finissent toujours par arriver.
L’image, elle, était déjà là.
