Les Gens

Rick Genest, « Zombie Boy » : l’homme qui avait fait de son corps une œuvre au noir

🌍 READ THIS ARTICLE IN ENGLISH →
Rick Genest, « Zombie Boy » : l'homme qui avait fait de son corps une œuvre au noir

Il suffit de revoir quelques secondes du clip Born This Way de Lady Gaga pour que son visage revienne immédiatement en mémoire. Un crâne tatoué à même la peau, des orbites noircies, des dents dessinées autour de la bouche et un corps transformé en planche anatomique macabre. Derrière « Zombie Boy », pourtant, il y avait Rick Genest, un Québécois au parcours beaucoup plus complexe que l’image spectaculaire qui l’a rendu célèbre.

🎧 Écouter cet article
Cliquez sur « Lire » pour écouter l’article.

Né le 7 août 1985 au Québec, Rick Genest grandit dans la région de Montréal. Son adolescence est bouleversée lorsqu’on lui diagnostique, vers l’âge de 15 ans, une tumeur au cerveau. Il est opéré et survit. Cette confrontation extrêmement précoce avec la maladie et la mortalité occupera forcément une place dans le récit fait autour de son œuvre, même si réduire tous ses tatouages à cette seule épreuve serait trop simple. Genest était également passionné par l’horreur et l’imagerie du cadavre.
Il attend ses 16 ans pour son premier tatouage. Mais la transformation qui fera véritablement naître Zombie Boy intervient plus tard. À partir de 21 ans, il travaille notamment avec le tatoueur montréalais Frank Lewis. Leur projet devient monumental : il ne s’agit plus d’accumuler des tatouages indépendants, mais de concevoir le corps entier comme une seule œuvre.

Os, muscles décomposés, cavités, insectes, chair en putréfaction : Genest veut donner l’impression que son enveloppe corporelle a disparu et que ce qui se trouve normalement sous la peau est désormais exposé. Il décrivait lui-même son projet comme une représentation du corps humain en décomposition et comme un hommage aux films d’horreur qu’il aimait.

Cette cohérence est probablement ce qui distingue Zombie Boy de la simple performance consistant à être « l’homme le plus tatoué ». Son corps devient un personnage. Rick Genest ne porte plus une collection d’images : il devient lui-même l’image.

Avant les podiums et les campagnes publicitaires, son existence est beaucoup moins glamour. Il fréquente la scène underground montréalaise, connaît une période de vie marginale et évolue notamment dans l’univers des spectacles alternatifs et du freak show. Ce mélange de punk, de performance corporelle, de cirque et d’esthétique gothique constitue le véritable terreau de Zombie Boy.
Internet va tout changer.

À une époque où Facebook, Tumblr et les blogs font circuler à une vitesse nouvelle les visages les plus atypiques, les photographies de Genest deviennent virales. Nicola Formichetti, styliste et directeur artistique lié à Lady Gaga et à la maison Mugler, le remarque sur Facebook. Le personnage issu de l’underground montréalais entre soudainement dans la haute couture.
Puis arrive 2011.

Rick Genest apparaît dans Born This Way, l’un des clips emblématiques de Lady Gaga. La chanteuse reprend elle-même son esthétique en se maquillant le visage à la manière de ses tatouages. Le renversement est remarquable : pendant des années, l’apparence de Genest l’avait placé à la périphérie ; désormais, l’une des plus grandes stars de la planète se transforme pour lui ressembler.

Zombie Boy devient une icône mondiale.

Il défile pour Thierry Mugler, travaille dans la mode, pose pour de grands photographes et apparaît dans différentes productions. Il obtient également deux records Guinness liés à ses tatouages. En 2011, Guinness comptabilise notamment 139 os humains tatoués sur son corps ; il détient également à cette époque le record du nombre d’insectes tatoués, avec 176 motifs recensés.

Une publicité contribue encore davantage à sa légende : la campagne Dermablend. Son corps et son visage sont entièrement recouverts de maquillage afin de faire disparaître ses tatouages. Le spectateur découvre alors un jeune homme presque méconnaissable sous Zombie Boy. Puis le maquillage est progressivement retiré. L’idée publicitaire est simple mais particulièrement forte : pour une fois, la transformation spectaculaire ne consiste pas à créer Zombie Boy, mais à le faire disparaître.

Sa carrière dépasse bientôt le seul mannequinat. Il apparaît notamment dans 47 Ronin, avec Keanu Reeves, et devient une référence de la culture visuelle des années 2010.

Son succès raconte d’ailleurs quelque chose de cette époque. Quelques années auparavant, une apparence aussi radicale aurait probablement condamné son propriétaire aux marges du spectacle. Avec Internet, les réseaux sociaux et une industrie de la mode devenue avide de singularités, cette différence devient précisément ce qui lui ouvre les portes.

Mais derrière l’icône demeure un homme que son apparence ne résume pas.
Et son histoire connaît une fin brutale.

Le 1er août 2018, Rick Genest meurt après une chute du balcon de son appartement à Montréal. Il n’a que 32 ans. Dans les heures suivant l’annonce de sa mort, celle-ci est largement présentée comme un suicide. Lady Gaga elle-même réagit publiquement dans ce sens.

Mais cette affirmation est aujourd’hui à manier avec beaucoup de prudence.
Très rapidement, des proches de Genest contestent l’hypothèse du suicide et évoquent la possibilité d’un accident. Lady Gaga retire alors son premier message et reconnaît avoir parlé trop vite, puisqu’aucun élément ne permet encore d’établir avec certitude les circonstances de la chute.

C’est un point important, car la première version a longtemps survécu sur Internet : il ne faut donc pas présenter simplement la mort de Zombie Boy comme un suicide établi. Ce qui est certain, c’est qu’une chute d’un balcon met brutalement fin à son existence, quelques jours seulement avant son 33e anniversaire.

Cette disparition donne rétrospectivement à son œuvre corporelle une dimension presque troublante. Pendant des années, Rick Genest avait exposé sur sa peau ce que chacun porte sous elle. Il avait transformé la représentation de la mort en identité visuelle tout en étant extraordinairement vivant devant les objectifs.

Mais c’est peut-être là que se trouve le malentendu autour de Zombie Boy. On a souvent vu le monstre avant de regarder l’homme. Son visage était suffisamment spectaculaire pour que l’on oublie parfois la démarche artistique qui l’avait produit.
Rick Genest avait compris très tôt quelque chose que les réseaux sociaux allaient rendre essentiel : un corps peut devenir un média. Le sien était simultanément une œuvre, un costume impossible à retirer, une provocation et une marque immédiatement identifiable.

Il reste surtout l’une des figures les plus saisissantes de cette courte période du début des années 2010 où Internet pouvait encore faire surgir, presque du jour au lendemain, un inconnu venu de la contre-culture et le transformer en icône planétaire.
Zombie Boy semblait avoir tatoué la mort sur lui pour mieux la regarder en face. Et paradoxalement, plus de huit ans après sa disparition, c’est cette image qui continue de le maintenir extraordinairement présent.

Certains articles du Mague bénéficient d’un éclairage ponctuel et maîtrisé de l’intelligence artificielle.

💡 Vous aimez cet article ?
Partagez-le. Le Mague vit aussi grâce à ses lecteurs.
Facebook X Threads Copier pour Instagram Copier le lien Envoyer par mail
Instagram : lien à coller

Pour une story, une bio ou un message privé : copiez ce lien propre vers l’article.

Instagram ne permet pas toujours le partage direct d’une page web : ce bouton prépare le lien à coller en story, bio ou message.
Continuer sur Le Mague

À lire aussi sur Le Mague

Les plus lus en ce moment