Art of Juliette

Les douleurs qui arrivent trop tard.

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Les douleurs qui arrivent trop tard.

« Il existe peut-être plusieurs manières d’habiter le temps.
Le corps finit toujours par révéler celle qui est la nôtre. »

Je me suis longtemps demandé pourquoi certaines douleurs semblaient ignorer le moment où elles auraient dû apparaître. Peu à peu, j’ai compris qu’elles ne se perdaient pas. Elles empruntaient simplement une autre temporalité. Cette découverte a bouleversé ma manière de comprendre mon corps. Puis elle a fini par éclairer bien davantage que lui. J’ai compris que je n’habitais peut-être pas le temps comme tout le monde.

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Il se passe une étrangeté dans mon rapport à
la douleur.

Pas par son intensité.
Par sa temporalité.

Chez moi, la douleur choisit sa
manière d’exister.

Elle choisit aussi son heure.

Il m’arrive de me brûler.

De recevoir un poids de dix kilos sur la main.
Et de ne rien ressentir.

Le choc est là.
Mon corps l’encaisse.

Mais tout demeure étonnamment calme
en moi.

Je n’y prête pas attention parce que je ne le
ressens pas.

J’absorbe l’impact sans le traduire.
Pas d’alarme.

Pas de cri intérieur.
Pas de douleur.

Seulement un constat.
Il s’est passé quelque chose.

Alors je continue.

Je parle.
Je marche.

Je souris.

Parce que rien, en moi, ne contredit encore
mes gestes.

La douleur est ailleurs.

Comme retenue derrière une porte qui ne
s’ouvre pas tout de suite.

Puis elle revient.
Parfois plusieurs jours plus tard.

Sans prévenir.

Sans contexte.
Sans scène.

Je brûle quatre jours après le feu.

Ma main se sent pulvérisée une semaine
après le choc.

Je cherche.
Je refais le scénario.

Flashback sur un rébus métaphysique.

La douleur ne frappe pas à la bonne adresse
temporelle.

Elle arrive quand tout est redevenu
silencieux.

Lorsque plus rien ne la justifie extérieurement.

Elle prend toute la place que je ne lui avais
pas donnée.

Elle n’est plus seulement une douleur.
Elle devient un temps.

Imaginez.

Les pompiers ont éteint le feu.
Les flammes ont disparu.

Tout le monde est parti.
Le drame est terminé.

Sauf que moi…
Je commence seulement à brûler.

Sans flammes.
Sans sirènes.

Dans le silence du monde.

Comment croire quelqu’un qui se déclare
brûlé lorsque le feu n’existe déjà plus ?

Quand les autres ont refermé la scène, moi,
j’y suis encore.

Seule.
En retard.

Alors je comprends que la douleur n’est peut-
être pas ce qui me distingue le plus.

Elle révèle seulement quelque chose de
plus vaste.

Je n’habite pas toujours le même temps que
les autres.

Cette désynchronisation traverse parfois
mon corps.

Elle traverse aussi mon regard.

Mon dessin.
Ma manière d’aimer.

Ma manière d’attendre.
Ma manière de comprendre.

Je reconnais aujourd’hui cette expérience
dans ma manière singulière de percevoir, que
les mots Asperger, HPI et synesthésie tentent
d’approcher sans jamais l’épuiser.

Le dessin en porte lui aussi la trace.
Il ne surgit pas lorsque le monde apparaît.

Il surgit lorsque le temps intérieur rejoint enfin
ce que le monde croit déjà terminé.

Je suis devenue la gardienne des douleurs qui
arrivent trop tard.

Peut-être suis-je surtout la gardienne d’un
temps invisible.

D’un temps qui continue d’avancer lorsque le
reste du monde croit déjà pouvoir passer à
autre chose.

Certains articles du Mague bénéficient d’un éclairage ponctuel et maîtrisé de l’intelligence artificielle.

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