Mes émotions arrivent comme une marée
silencieuse.
D’abord presque rien.
Une légère pression dans la poitrine.
Une fatigue derrière les yeux.
Le bruit du monde devient plus dense.
Puis, sans prévenir, tout devient trop.
Les lumières semblent plus vives.
Presque insupportables.
Les voix deviennent des bruits qui
sonnent faux.
Elles se superposent.
Des strates de sons qui résonnent jusque
dans mon corps.
Les pensées se multiplient comme des
équations que je ne sais plus résoudre.
Tout va trop vite.
Tout va trop fort.
Je capte tout.
Malgré moi.
Les conversations proches.
Celles qui sont loin.
Les respirations.
Les mouvements.
Les lumières.
Les silences.
Tout réclame une place au même instant.
Je ne sais plus où le monde s’arrête.
Ni où je commence.
Le bruit n’est plus un bruit.
C’est une pression.
La lumière n’est plus une lumière.
C’est une brûlure.
Le silence n’est plus un silence.
C’est une tension.
Alors je me braque.
Je me durcis.
Comme une pierre froide.
Je mute en statue.
Cette statue n’est pas une fermeture.
Elle est la forme que prend mon corps
lorsqu’il ne peut plus laisser passer davantage
de monde.
Dans ce moment étrange, c’est la solitude qui
transpire de tout mon être.
À l’intérieur, tout est immense.
À l’extérieur, on ne voit souvent qu’un silence.
Ma respiration devient plus courte.
Mes pensées se fragmentent.
Et pourtant, il n’y a pas forcément
d’évènement.
Rien de visible.
Rien qui justifie ce débordement aux yeux
des autres.
À l’intérieur de ma statue, tout continue.
Les sons.
Les couleurs.
Les pensées.
Les sensations.
Rien ne s’est arrêté.
Tout cherche seulement une manière de
tenir ensemble.
Le dessin a toujours été là.
Bien avant que je puisse expliquer ce qui
m’arrivait.
Bien avant que je possède les mots.
Il connaissait déjà cette pierre.
Il connaissait déjà cette intensité.
Il connaissait déjà cette manière singulière
d’habiter le monde.
Lorsque je dessine, je ne cherche pas à faire
disparaître la statue.
Je dessine depuis elle.
Le dessin est ma première langue.
Les mots sont venus beaucoup plus tard.
Peut-être que j’écris aujourd’hui pour donner
une voix à ce que le dessin savait depuis
toujours.
