Évidemment, Frédéric Vignale n’est pas Ernesto Guevara. Il ne cherche d’ailleurs pas sérieusement à le devenir. Il emprunte plutôt sa silhouette, sa force graphique et cette manière immédiatement reconnaissable de regarder l’horizon comme si celui-ci avait personnellement quelque chose à se reprocher.
Le Che est devenu bien davantage qu’un personnage historique. Son visage s’est transformé en signe universel de rébellion, parfois jusqu’à l’absurde : reproduit sur des affiches, des badges et des tee-shirts vendus par ceux-là mêmes qu’il aurait probablement voulu combattre. Vignale s’amuse de ce paradoxe. Il se glisse dans l’icône sans chercher à reconstituer l’homme. Son Che à lui est un révolutionnaire parisien, solitaire, poétique, moustachu et légèrement décalé.
Sa jungle est faite de façades haussmanniennes. Ses montagnes sont les escaliers du métro. Ses territoires à libérer sont les places, les boulevards, les cafés et les esprits trop bien rangés.
Car la révolution dont il est question ici n’appelle ni aux armes ni à la violence. Elle vise quelque chose de plus quotidien et peut-être de plus difficile à renverser : les habitudes, la résignation, les certitudes confortables et tous les petits murs invisibles que chacun finit par construire autour de lui. Vignale ne part pas combattre une armée. Il déclare la guerre à l’ennui, au conformisme et à cette obligation moderne de se comporter raisonnablement.

Le clip joue ainsi sur une ambiguïté réjouissante. Faut-il prendre au sérieux cet homme qui traverse Paris avec l’assurance d’un commandante latino-américain égaré sur les quais de Seine ? Probablement pas. Mais faut-il prendre au sérieux ce qu’il cherche à réveiller derrière le déguisement ? Certainement.
Chez Frédéric Vignale, l’autodérision ne sert jamais à annuler le propos. Elle lui permet au contraire d’aller plus loin sans adopter la posture pesante du donneur de leçons. Il ne proclame pas qu’il va changer le monde. Il montre simplement un homme qui refuse de considérer que tout serait déjà décidé, organisé, commercialisé et définitivement classé.
Se prendre pour le Che devient alors une manière de retrouver une liberté enfantine : celle qui consiste à s’inventer un rôle et à le jouer jusqu’au bout. Pendant quelques minutes, Paris cesse d’être une ville touristique, administrative ou bourgeoise. Elle redevient un territoire de fiction. Une foule peut devenir un peuple en marche. Une veste peut devenir un uniforme. Un regard derrière des lunettes peut suffire à annoncer une insurrection imaginaire.
L’esthétique du clip renforce ce sentiment. Le personnage apparaît comme une figure de bande dessinée politique, à mi-chemin entre l’affiche révolutionnaire, le cinéma populaire et le héros solitaire. Il traverse une capitale transformée en décor mental. Paris n’est pas exactement Paris : c’est la ville telle qu’un homme révolté aimerait encore pouvoir la rêver.
Cette révolution reste volontairement indéfinie. Elle ne possède ni programme électoral, ni comité central, ni doctrine soigneusement rédigée. Sa seule revendication pourrait tenir en quelques mots : continuer à penser librement, créer sans permission et ne pas accepter docilement la place que les autres vous ont préparée.
Le personnage de Vignale ne demande donc pas aux Parisiens de dresser des barricades. Il leur propose quelque chose de plus intime : examiner leurs propres renoncements. À quel moment avons-nous cessé de croire qu’une existence pouvait être transformée ? Depuis quand avons-nous accepté que l’imagination soit réservée aux enfants, aux artistes officiellement reconnus ou aux campagnes publicitaires ?
Sous le béret et les références au Che, c’est aussi un autoportrait qui se dessine. Celui d’un artiste qui se méfie des catégories, qui préfère le panache à la prudence et qui revendique le droit de transformer la ville en plateau de cinéma. Vignale photographie, écrit, filme et chante avec la même impulsion : faire quelque chose avant que les gens raisonnables aient eu le temps d’expliquer pourquoi cela ne devrait pas exister.
Il serait facile de sourire devant ce Che parisien. Le clip lui-même nous y autorise.
Mais ce sourire n’interdit pas une certaine tendresse pour le personnage. Dans une époque où la plupart des révoltes finissent sous forme de publications rapidement oubliées, voir un homme prendre physiquement possession des rues, même à travers une fiction, possède quelque chose de joyeusement anachronique.
Frédéric Vignale ne libérera peut-être pas Paris. Il ne dirigera probablement aucune guérilla depuis Montmartre et l’Élysée peut continuer à dormir tranquillement. Mais, le temps d’une chanson, il rappelle qu’une révolution peut aussi commencer modestement : par un béret posé de travers, une caméra allumée et un homme qui décide de marcher dans sa propre ville comme si elle lui appartenait encore.

Viva la revolución, donc. Mais une révolution à la parisienne : artistique, sentimentale, insolente et suffisamment consciente de son propre ridicule pour rester profondément humaine.
Voir le Clip : https://www.youtube.com/watch?v=ogOaTOeFHTM
