Il m’arrive souvent d’arriver trop tard.
Non pas parce que je suis en retard.
Parce que tout a déjà commencé.
Une conversation s’engage.
Les regards circulent.
Les silences changent de sens.
Les voix se répondent.
Pendant ce temps, mon attention cherche
encore où elle vient d’entrer.
Chaque phrase devient une équation.
Chaque expression du visage une hypothèse.
Je calcule.
Pourquoi ce sourire ?
Pourquoi ce silence ?
Pourquoi ce changement de ton ?
Pendant que les autres semblent simplement
être là, j’essaie encore de comprendre
comment être là.
Je ne peux pas habiter une présence tant
qu’elle demeure une énigme.
Alors mon attention travaille.
Elle relie.
Elle compare.
Elle vérifie.
Elle recommence.
Ce travail est invisible.
Mais il ne s’interrompt presque jamais.
C’est peut-être pour cela que les relations
m’épuisent.
Elles demandent une présence immédiate.
Je n’y accède qu’après un long détour.
La solitude m’accueille autrement.
Une table est une table.
Le silence est un silence.
Rien ne demande d’être interprété avant
d’être rencontré.
Mon esprit peut enfin déposer les armes.
Le dessin m’offre cette même possibilité.
Une ligne ne cache pas une intention.
Elle ne demande pas d’être résolue.
Elle demande seulement d’être suivie.
Alors, presque sans m’en apercevoir, quelque
chose change.
Je peux être présente avant d’avoir
tout compris.
Le regard cesse de courir après le sens.
Il demeure.
Peut-être est-ce cela que je dessine
depuis toujours.
Un lieu où, pendant ce temps, je ne cherche
plus à rejoindre la présence.
J’y suis déjà.
