Les relatons humaines sont pour moi comme un
amphithéâtre immense où toutes les personnes
prennent la parole en même temps.
Elles parlent avec des mots.
Moi, j’entends aussi le bruit de ce qu’elles ne
disent pas.
Alors tout surgit ensemble.
Les voix.
Les regards.
Les gestes.
Les silences.
Les hésitations.
Les sourires qui contredisent une phrase.
Les visages qui changent avant même que les
mots aient achevé leur trajet.
Je n’entre pas seulement dans une conversation.
J’entre dans un système de gestes, de sous-
entendus, de silences qui veulent dire quelque
chose, de regards qui semblent vouloir dire autre chose.
Alors mon attention se met au travail.
Elle cherche ce qui relie chaque signe aux suivant.
Pourquoi ce silence ?
Pourquoi ce regard ?
Pourquoi ce sourire maintenant ?
Chaque détail paraît susceptible de transformer le
sens de tous les autres.
Je veux le suivre.
Tous.
À la fois.
Je prends une vague de non-sens.
Non parce que le monde est incohérent.
Mais parce que le sens continue de circuler
pendant que j’essaie encore de rejoindre ce qui
vient d’apparaître.
Il me faudrait un temps suspendu.
Un arrêt sur image.
Pouvoir rester sur un visage.
Revenir sur un silence.
Suivre un geste jusqu’à son terme.
Comparer.
Recommencer.
Mais les groupes poursuivent déjà
leur mouvement.
Ils ne m’attendent jamais.
Peut-être est-ce là que le dessin a trouvé
sa place.
Non pour arrêter le monde.
Ni pour le simplifier.
Mais pour laisser une chose accomplir
entièrement son apparition.
Le trait ne retire rien au réel.
Il lui donne le temps de devenir visible.
Peut-être que dessiner commence ici.
Au moment où l’attention cesse de courir après le sens.
Et consent, enfin, à le laisser apparaître.
