L’école du vivant.
Je regarde longtemps avant de dessiner.
Il suffit d’un jardin.
D’un cerisier.
D’une branche qui se déplace presque
Imperceptiblement.
D’une lumière qui traverse les feuilles avant
de disparaître.
Je pourrais croire que je regarde
des couleurs.
Un vert plus dense qu’un autre.
Le jaune d’une herbe qui fatigue.
Le brun d’une écorce.
Le gris qui s’attarde entre les feuillages.
Mais ce ne sont pas les couleurs qui me
retiennent.
Je regarde ce qui les fait tenir ensemble.
Une feuille n’est jamais seule.
Elle appartient à une poussée qui la précède.
Chaque nervure prolonge une autre.
Chaque bifurcation prépare la suivante.
Une branche hésite, change de direction,
retrouve son élan.
Une rivière rencontre une pierre.
Elle ne lutte pas.
Elle invente un passage.
Partout, je retrouve cette même qualité.
Rien ne cherche à impressionner.
Rien ne cherche à convaincre.
Le vivant ne joue aucun personnage.
Il n’a rien à cacher.
Il coïncide entièrement avec ce qu’il est.
Cette simplicité me repose.
Je n’ai rien à interpréter.
Aucun sous-entendu.
Aucune stratégie.
Seulement des transformations.
Je peux rester très longtemps devant une
toile d’araignée.
Non pour sa beauté.
Pour la précision de ses tensions.
Je peux oublier la feuille et suivre
ses nervures.
Oublier l’arbre et regarder la naissance
d’une branche.
Oublier le paysage et ne plus voir que la
manière dont une forme appelle la suivante.
Alors quelque chose change.
Je ne collecte plus des images.
Je laisse des mouvements s’inscrire en moi.
Lorsque je dessine, il ne reste ni arbre, ni
rivière, ni toile d’araignée.
Le vivant a disparu.
Son intelligence, elle, continue d’agir.
Ma main ne copie rien.
Elle se souvient d’une manière de pousser.
D’une manière de se diviser sans
se disperser.
D’une manière d’étendre une forme sans
rompre son unité.
Chaque trait oblige le suivant à trouver
sa place.
Chaque ajout transforme discrètement
l’ensemble.
Le dessin ne progresse pas.
Il se développe.
Comme une branche.
Comme une mousse.
Comme une eau qui découvre son chemin.
Je comprends alors ce que je viens
chercher dehors.
Ni des paysages.
Ni des sujets.
Encore moins des modèles.
Je viens apprendre comment une forme
trouve sa nécessité.
Comment elle grandit sans violence.
Comment elle accueille chaque changement
sans perdre sa cohérence.
C’est cela que mes dessins poursuivent.
Ils n’imitent pas le vivant.
Ils prolongent son élan.
Ils cherchent, eux aussi, à faire naître une
forme qui semble avoir toujours été là, alors
qu’elle est en train d’apparaître.
Peut-être est-ce cela, dessiner.
Continuer, par d’autres moyens, ce que le
vivant invente en silence depuis toujours.
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