Avant Gabin et Bourvil, il y avait Martin et Grandgil
La nouvelle intitulée Traversée de Paris paraît en 1947 dans Le Vin de Paris, un recueil de huit récits consacrés à la capitale pendant ou immédiatement après l’Occupation allemande. Marcel Aymé y observe la pénurie, le marché noir, la lâcheté, les arrangements avec la morale et les rapports de classe avec son ironie habituelle.
L’intrigue contient déjà tout ce qui fera la force du film. Martin, un homme modeste contraint de participer au marché noir, doit transporter de nuit un cochon découpé dans des valises. Son compagnon habituel ayant été arrêté, il recrute Grandgil, un inconnu dont il ignore les véritables motivations.
Ce qui devait être une livraison clandestine devient une traversée humaine et sociale de Paris. Les deux hommes rencontrent des commerçants profiteurs, des policiers, des patrons de bistrot et des Parisiens enfermés dans leur peur. Sous couvert d’aventure nocturne, Marcel Aymé dresse un tableau féroce d’une société dans laquelle chacun tente de survivre, parfois au prix de sa dignité.
Une adaptation confiée aux maîtres Aurenche et Bost
Neuf ans après la publication du texte, Claude Autant-Lara porte l’histoire à l’écran. Sorti en France le 26 octobre 1956, le film est adapté par Jean Aurenche et Pierre Bost, le célèbre tandem de scénaristes auquel le cinéma français doit plusieurs de ses grands dialogues et adaptations littéraires.
Jean Gabin incarne Grandgil, peintre bourgeois qui participe à l’expédition moins par nécessité que par curiosité, afin de découvrir jusqu’où l’Occupation permet de pousser les hommes. Bourvil joue Martin, ancien chauffeur de taxi, pauvre mais attaché à une certaine idée de l’honnêteté. Louis de Funès interprète Jambier, l’épicier qui fournit le cochon : un rôle relativement bref, mais devenu l’un des passages les plus célèbres de sa carrière.
Le film repose d’abord sur l’opposition entre Gabin et Bourvil. Grandgil domine les situations, provoque les commerçants, assomme un policier et lance son fameux « Salauds de pauvres ! ». Martin, lui, avance dans la peur, la prudence et la nécessité. L’un joue avec le danger parce qu’il peut se permettre de rentrer dans son appartement confortable ; l’autre risque sa liberté et peut-être sa vie pour quelques morceaux de viande.
Marcel Aymé était encore plus cruel
L’adaptation demeure fidèle à l’esprit du récit, mais elle en modifie profondément la conclusion.
Dans la nouvelle, Martin découvre que Grandgil est un artiste fortuné qui l’a accompagné uniquement pour se distraire et observer les comportements humains. Humilié d’avoir été traité comme un objet d’expérience, Martin entre dans une colère terrible et tue Grandgil avec son couteau. Il se livre ensuite à la police avec le sentiment d’avoir accompli une forme de justice sociale.
Le film choisit une issue moins brutale, mais tout aussi amère. Martin est arrêté tandis que Grandgil échappe au pire. Après la guerre, les deux hommes se retrouvent à la gare de Lyon : Grandgil est devenu un peintre reconnu, tandis que Martin porte toujours les valises des autres. Cette scène finale, absente du texte de Marcel Aymé, remplace le meurtre par une image silencieuse de l’inégalité sociale.
Le cinéma adoucit donc la violence physique de la nouvelle, mais conserve sa cruauté morale. Les années passent, la guerre se termine, pourtant chacun demeure à sa place.
Une vision sans héroïsme de l’Occupation
La grande force de La Traversée de Paris est de ne transformer presque personne en héros. Le marché noir n’est pas présenté comme une aventure sympathique, mais comme un monde de peur, de combines et d’humiliations. Les pauvres ne sont pas automatiquement vertueux, les bourgeois ne sont pas nécessairement courageux et la solidarité disparaît rapidement devant le danger.
Le noir et blanc très contrasté, les rues parisiennes largement reconstruites en studio par le décorateur Max Douy et la mise en scène d’Autant-Lara donnent au film une atmosphère presque expressionniste. Paris devient un labyrinthe sombre dans lequel chaque porte peut cacher un dénonciateur, un policier ou un profiteur.
Cette noirceur n’empêche jamais l’humour. Elle le rend au contraire plus mordant. On rit parce que les personnages sont excessifs, mais aussi parce que leur médiocrité et leurs contradictions restent profondément humaines.
Le triomphe inattendu de Bourvil
Face au monstre sacré Jean Gabin, Bourvil révèle une profondeur dramatique que certains spectateurs ne lui connaissaient pas encore. Son Martin est peureux, digne, naïf, rusé et bouleversant. Cette interprétation lui vaut la Coupe Volpi du meilleur acteur à la Mostra de Venise en 1956.
Jean Gabin, de son côté, impose une présence souveraine. Son Grandgil traverse Paris comme s’il était propriétaire de la nuit. Quant à Louis de Funès, il transforme en quelques minutes un épicier cupide et affolé en personnage inoubliable.
Un chef-d’œuvre de littérature devenu patrimoine populaire
La Traversée de Paris est aujourd’hui indissociable de Gabin, Bourvil et Louis de Funès. Pourtant, son regard impitoyable, son humour noir et sa méfiance envers toutes les classes sociales viennent directement de l’univers de Marcel Aymé.
Le film n’a pas seulement illustré la nouvelle. Il l’a déplacée, amplifiée et transformée, jusqu’à faire de cette petite histoire de trafic nocturne l’un des grands mythes du cinéma français.
On connaît les visages, les voix et les répliques. Mais derrière les valises de Bourvil et la silhouette massive de Gabin se trouve d’abord un écrivain : Marcel Aymé, observateur sans illusion d’un Paris où, sous l’Occupation, la frontière entre la nécessité, la lâcheté et la dignité devenait terriblement fragile.
