Pendant que je parle, quelqu’un
continue d’écouter.
Je ne sais pas qui est cette présence.
Je sais seulement qu’elle ne parle jamais en
même temps que moi.
Elle ne prend pas la parole.
Elle laisse venir.
Je ne la rencontre pas dans les grands
évènements.
Je l’aperçois dans des instants qui
disparaîtraient si personne ne les regardait.
Une porte restée entrouverte.
L’empreinte plus claire laissée sur un mur par
un tableau décroché.
La façon dont une lumière change lorsqu’une
personne entre dans une pièce.
Le bref déséquilibre d’un silence avant qu’une
conversation ne reprenne.
Rien d’important.
Rien que le monde ne remarquerait.
Et pourtant, c’est là qu’elle demeure.
J’ai longtemps cru que je regardais avant
de dessiner.
Aujourd’hui, je crois exactement le contraire.
Quelque chose a déjà regardé.
Ma main arrive ensuite.
Elle ne cherche pas.
Elle rejoint.
Elle ne décide pas.
Elle poursuit.
Le dessin ne naît peut-être pas
d’une intention.
Il naît d’une reconnaissance.
C’est peut-être pour cela que certains
dessins me donnent l’impression de
m’attendre.
Ils ne me révèlent rien.
Ils reconnaissent en silence ce qu’une part de
moi savait déjà.
Je dessine moins pour voir que pour retrouver
ce premier regard.
Celui auquel je n’aurai sans doute jamais
directement accès.
Et c’est peut-être pour cette raison que je
continue à dessiner.
