Écologie

En Andalousie, des chèvres et des moutons sont devenus des pompiers à quatre pattes

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En Andalousie, des chèvres et des moutons sont devenus des pompiers à quatre pattes

Plutôt que d’attendre l’incendie et de mobiliser des avions à plusieurs millions d’euros, l’Andalousie rémunère des bergers pour que leurs troupeaux entretiennent les zones coupe-feu. Une méthode ancienne, peu spectaculaire, mais écologique, économique et scientifiquement évaluée.

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Lorsque les flammes apparaissent, il est généralement déjà trop tard pour parler de prévention. Canadairs, hélicoptères, camions et milliers de pompiers entrent alors dans une course contre le vent et la chaleur. En Andalousie, une initiative tente au contraire d’agir plusieurs mois avant le premier départ de feu, avec des moyens étonnamment simples : des chèvres, des moutons et les bergers qui les conduisent.

Baptisé RAPCA, pour Red de Áreas Pasto-Cortafuegos de Andalucía, ce programme repose sur une idée élémentaire : un incendie ne peut devenir gigantesque que s’il trouve suffisamment de végétation à brûler. En faisant pâturer des animaux dans des secteurs précisément choisis, les autorités réduisent la quantité d’herbes sèches, de broussailles et de jeunes arbustes susceptibles d’alimenter les flammes.

Des troupeaux envoyés sur les lignes stratégiques

Il ne s’agit pas de laisser quelques chèvres divaguer au hasard dans la forêt. Les zones à entretenir sont déterminées par des techniciens en coordination avec l’INFOCA, le service andalou de prévention et de lutte contre les incendies. Elles se trouvent notamment sur des lignes coupe-feu, dans des secteurs montagneux difficiles d’accès ou à proximité d’espaces particulièrement vulnérables.

Les troupeaux interviennent surtout au printemps et au début de l’été, avant l’arrivée de la période la plus dangereuse. En broutant et en piétinant la végétation, les animaux créent des discontinuités dans le paysage. Lorsque le feu atteint l’un de ces espaces appauvris en combustible, il perd de la puissance, avance plus lentement et devient plus accessible aux équipes terrestres.

Créé officiellement en 2005 après plusieurs expérimentations menées avec le Conseil supérieur de la recherche scientifique espagnol, le réseau s’étend aujourd’hui aux huit provinces andalouses. Il couvre approximativement 14 000 hectares de forêts publiques et associe plusieurs centaines d’exploitations agricoles.

Les bergers sont payés en fonction du résultat

L’une des forces de la RAPCA est d’avoir transformé une pratique pastorale traditionnelle en véritable service public environnemental. Les bergers ne travaillent pas gratuitement. Ils signent des contrats annuels et reçoivent une rémunération calculée selon la surface entretenue, la pente, la difficulté du terrain, le type de végétation et surtout le résultat obtenu.

Des agents contrôlent ensuite la hauteur des herbes, le volume des broussailles et le niveau de consommation de la végétation. Le paiement dépend donc du respect d’objectifs concrets de réduction du combustible. Le berger n’est plus seulement considéré comme un producteur de lait ou de viande, mais comme un gestionnaire du territoire.

Le système offre également un avantage humain rarement pris en compte : la présence régulière des bergers dans les massifs crée une surveillance permanente. Ils peuvent repérer une fumée, un dépôt sauvage, une route obstruée ou une modification inhabituelle de la végétation bien avant l’arrivée des secours.

Jusqu’à quinze fois moins cher qu’une intervention mécanique

L’argument économique est particulièrement impressionnant. Selon des données communiquées par l’INFOCA, l’entretien par pâturage coûte en moyenne autour de 60 euros par hectare. Une intervention mécanique revient généralement entre 900 et 1 000 euros par hectare, et peut atteindre 2 500 euros lorsque la végétation est très dense ou que le terrain est difficile.

Les chèvres peuvent par ailleurs atteindre des pentes, des passages pierreux et des sous-bois où les engins circulent difficilement. Elles consomment des plantes épineuses ou ligneuses que d’autres animaux délaissent. Les moutons interviennent davantage sur les herbes et les végétaux plus bas. En combinant plusieurs espèces, les gestionnaires obtiennent un entretien plus complet.

Une évaluation scientifique réalisée pendant deux ans sur plus de 2 000 hectares de coupe-feu andalous a conclu que les troupeaux de chèvres comme ceux de moutons réduisaient efficacement la quantité de combustible végétal. Les chercheurs ont également mis au point une méthode de contrôle permettant de classer les zones selon le degré de réalisation des objectifs de pâturage.

Une solution efficace, mais pas miraculeuse

Les animaux ne peuvent évidemment ni empêcher tous les départs de feu ni arrêter seuls un incendie poussé par des vents violents. La RAPCA ne remplace pas les débroussaillements mécaniques, les brûlages dirigés, les pistes forestières ou les moyens d’extinction. Elle les complète.

Son efficacité repose sur trois conditions : intervenir avant l’été, choisir les zones réellement stratégiques et maintenir une pression de pâturage suffisante sans tomber dans le surpâturage. Lorsque les broussailles sont déjà trop hautes ou trop épaisses, une première intervention mécanique peut être nécessaire avant l’arrivée des troupeaux.

Cette nuance est essentielle. Employer des chèvres uniquement pour produire de jolies photographies ou une opération de communication ne sert à rien. Le modèle andalou fonctionne parce qu’il repose sur une planification technique, des contrats, des contrôles et une rémunération liée aux résultats.

Une idée que la France pourrait développer beaucoup plus largement

Ce dispositif pourrait être adapté dans de nombreuses régions françaises, notamment dans les massifs méditerranéens, en Corse, dans les Cévennes ou dans certaines zones de montagne progressivement abandonnées par l’agriculture. La France possède déjà plusieurs expériences locales d’écopâturage, mais rarement à l’échelle d’un réseau régional aussi structuré.

Une telle politique permettrait de réduire la végétation inflammable tout en soutenant les éleveurs, en maintenant une activité dans les territoires ruraux et en recréant des paysages moins uniformes. Car l’abandon des terres agricoles et pastorales transforme progressivement certains massifs en continuités de végétation où le feu peut parcourir des kilomètres sans rencontrer de véritable obstacle.

L’expérience andalouse rappelle surtout une évidence oubliée : la lutte contre les incendies ne commence pas lorsque le ciel devient orange. Elle commence en hiver et au printemps, dans les sous-bois, avec des bergers, des animaux et une gestion patiente du paysage.

À l’heure où les États investissent toujours davantage dans des avions, des drones et des technologies de détection, les pompiers les moins coûteux sont peut-être aussi les plus anciens. Ils ont quatre pattes, mangent les broussailles et travaillent toute la journée sans produire la moindre étincelle.

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