La réponse risque de décevoir les amateurs d’anecdotes bien ficelées : **personne ne connaît avec certitude l’origine de l’expression « branlette espagnole »**.
Et contrairement à certaines histoires abondamment répétées sur Internet, aucun document historique sérieux ne permet d’en attribuer l’invention à l’Espagne.
De quoi parle-t-on exactement ?
La « branlette espagnole » désigne une pratique sexuelle sans pénétration au cours de laquelle le pénis est stimulé entre les seins d’un ou d’une partenaire. Elle est également appelée coït intermammaire, mazophallation ou, dans un registre plus populaire, cravate de notaire.
Grammaticalement, on écrit bien **« branlette espagnole »**, avec un *e* final, puisque l’adjectif s’accorde avec le nom féminin « branlette ».
Le mot « branlette » est lui-même dérivé du verbe « branler », qui signifiait à l’origine remuer, osciller ou agiter. En revanche, les dictionnaires qui répertorient l’expression ne proposent généralement aucune véritable étymologie pour l’adjectif « espagnole ». Ils se contentent de signaler qu’elle est formée des mots « branlette » et « espagnole ».
Autrement dit, le sens de la pratique est clair. Son baptême géographique l’est beaucoup moins.
En Espagne, elle n’est justement pas « espagnole »
Le détail le plus révélateur se trouve de l’autre côté des Pyrénées. En Espagne, cette pratique est couramment appelée una cubana, c’est-à-dire « une Cubaine ». Dans plusieurs pays d’Amérique latine, elle peut devenir « russe », « turque » ou « française ». En Argentine, l’expression *hacer una turca* — « faire une Turque » — est notamment employée.
La France et l’Italie parlent d’une pratique « espagnole ». Certains germanophones utilisent l’expression « cravate espagnole ». Les Polonais ont pu parler d’« amour espagnol ». En anglais, une ancienne expression argotique était au contraire French fuck, renvoyant cette fois la pratique vers la France.
Chacun semble donc attribuer à son voisin une spécialité érotique dont celui-ci ignore souvent être le supposé dépositaire.
Cette circulation des nationalités montre que nous sommes moins devant une indication géographique que devant un mécanisme classique de l’argot : présenter comme étrangère, exotique ou légèrement scandaleuse une pratique que l’on ne veut pas nommer trop directement.
Une géographie imaginaire du plaisir
La langue populaire adore associer des comportements à des peuples étrangers. On parle ainsi de « baiser français » dans le monde anglophone, alors que les Français ont longtemps parlé de « baiser florentin ». Le *French kiss* ne prouve évidemment pas que les Français ont inventé le baiser avec la langue : il témoigne surtout de leur ancienne réputation de peuple sensuel et sexuellement audacieux auprès des Britanniques et des Américains.
La « branlette espagnole » semble appartenir au même imaginaire.
Pendant plusieurs siècles, l’Espagne a été représentée en Europe comme un pays à la fois catholique, passionné, brûlant, jaloux et sensuel. La littérature, l’opéra, la peinture et les spectacles ont contribué à fabriquer la figure fantasmée de l’Espagnole voluptueuse : Carmen, la danseuse de flamenco, la femme brune au tempérament de feu.
Il est donc possible que l’adjectif « espagnole » ait été choisi pour sa capacité à évoquer une sensualité supposée plus généreuse, plus physique ou plus exotique. Mais cela reste une **hypothèse culturelle**, et non une origine historiquement démontrée.
La légende de la domestique espagnole
Une autre explication circule régulièrement. Dans les appartements bourgeois français, certains hommes auraient entretenu des rapports sexuels avec leurs employées de maison, souvent présentées comme espagnoles. Pour éviter une grossesse, ils auraient privilégié cette pratique sans pénétration, qui aurait alors pris le nom de « branlette espagnole ».
L’histoire possède tous les ingrédients d’une bonne légende : hypocrisie bourgeoise, adultère, différence de classe, domesticité étrangère et sexualité clandestine.
Son principal défaut est qu’aucune source historique solide ne vient la confirmer. Les versions changent d’ailleurs selon ceux qui la racontent : parfois la domestique est espagnole, parfois portugaise ; parfois l’histoire se déroule au XIXe siècle, parfois au début du XXe. Cette instabilité constitue généralement le signe d’une étymologie populaire construite après l’apparition du mot.
Il faut donc la considérer comme une anecdote amusante, mais non comme un fait établi.
Et la « cravate de notaire » ?
L’expression « cravate de notaire » repose probablement sur une comparaison visuelle. Selon certaines explications, la position du pénis entre les seins rappellerait une cravate placée entre les deux côtés d’un col. Une autre interprétation évoque la trace laissée entre les seins après l’éjaculation.
Certains amateurs de nomenclature distinguent même les deux expressions : le sexe serait orienté vers le haut lors de la « branlette espagnole » et vers le bas lors de la « cravate de notaire ». Cette différence demeure toutefois très variable selon les ouvrages et les usages.
Le « notaire » a vraisemblablement été choisi parce qu’il incarnait autrefois le notable sérieux, bien habillé et quotidiennement cravaté. Le contraste entre la respectabilité du personnage et la trivialité de la pratique fait précisément fonctionner la plaisanterie.
Une expression qui en dit davantage sur nous que sur l’Espagne
La conclusion la plus sérieuse est donc aussi la plus simple : **la branlette espagnole n’a probablement rien de spécifiquement espagnol**.
Son nom appartient à cette cartographie fantaisiste de la sexualité dans laquelle chaque peuple attribue aux autres les pratiques considérées comme audacieuses, insolites ou inavouables. L’étranger devient un territoire commode sur lequel projeter ses propres désirs.
L’expression ne nous apprend finalement presque rien sur l’Espagne. Elle nous renseigne en revanche sur notre manière de parler du sexe : avec de l’humour, des détours, des stéréotypes et une étonnante propension à faire porter aux voisins la responsabilité de notre imagination.
