Il existe en moi un territoire que personne
ne voit.
Il n’est fait ni de souvenirs ni de pensées.
Il est fait d’attention.
Le monde ne m’apparaît jamais d’un
seul regard.
Il se révèle par fragments.
Une lumière.
Une ombre.
Le rythme d’une branche dans le vent.
La courbe d’un caillou.
Le gris d’un trottoir après la pluie.
Chaque chose semble murmurer :
Regarde encore.
Mon regard obéit.
Je ne sais pas passer rapidement.
Chaque détail réclame son temps.
Je pourrais rester longtemps devant une
écorce, une fissure dans un mur, une variation
presque imperceptible entre deux verts.
Non parce que ces choses sont
extraordinaires.
Parce qu’elles existent.
Les couleurs ne sont jamais immobiles.
Elles respirent.
Elles se répondent.
Le vert révèle un gris.
Le gris fait apparaître un bleu.
Une ombre déplace toute une architecture.
Le monde ne cesse de se transformer.
Mon regard essaie seulement de rester à
sa hauteur.
Nous croyons souvent regarder le
même paysage.
Je n’en suis pas certaine.
Nous partageons les mêmes lieux.
Mais chacun habite une manière différente
de voir.
Là où certains aperçoivent un arbre, je
découvre une architecture de lignes, de
tensions, de rythmes et de nuances presque
infinies.
Chaque mètre carré contient un tableau.
Chaque détail ouvre un monde.
Rien n’est insignifiant.
L’insignifiant appartient peut-être seulement
aux regards pressés.
Le dessin ne commence pas dans la main.
Il commence dans la durée.
Il naît au moment où l’on accepte de ne pas
détourner les yeux.
Une feuille ne remplace pas le monde.
Elle prolonge une rencontre.
Chaque ligne garde la mémoire
d’une attention.
Je ne dessine pas pour représenter ce que
je vois.
Je dessine pour accompagner ce qui, sans
cela, disparaîtrait.
Alors je comprends que ma solitude n’est
jamais un vide.
Je ne suis presque jamais seule.
Le visible me parle sans relâche.
Il suffit de lui offrir du temps.
Ecouter ce texte lu par son auteure sur la page YouTube dédiée DESSIN L’ATTENTION : https://www.youtube.com/watch?v=0hX0ChnpWTc
