À première vue, Chelly Wilson ressemblait davantage à une grand-mère bourgeoise qu’à une reine de la nuit new-yorkaise. Cheveux soigneusement coiffés, lunettes épaisses, robes élégantes, elle recevait ses visiteurs installée sur son canapé, une cigarette ou un cigare à la main. Autour d’elle circulaient ses enfants, ses petits-enfants, ses maîtresses, des exploitants de salles, des artistes, des joueurs de poker et quelques personnages dont les relations avec le milieu criminel restaient volontairement floues.
Dans un coin de l’appartement, il pouvait y avoir des sacs remplis d’argent liquide.
Cet appartement se trouvait au-dessus de l’Eros, l’un des cinémas pornographiques qu’elle possédait près de Times Square. Dans les années 1970, le quartier n’était pas encore le parc d’attractions commercial et familial que l’on connaît. La 42ᵉ Rue était surnommée « The Deuce », en référence au chiffre deux. Cinémas classés X, peep-shows, prostitution, drogue et criminalité composaient le décor quotidien d’un secteur où Chelly Wilson allait bâtir un véritable empire.
Une jeune femme enfermée dans les traditions
Chelly Wilson naît Rachel Serrero le 25 décembre 1908 à Salonique, aujourd’hui Thessalonique, au sein d’une famille juive séfarade très religieuse parlant le ladino, une langue issue de l’espagnol médiéval. Ambitieuse, indépendante et peu disposée à accepter la place assignée aux femmes, elle aurait aimé devenir médecin. Dans son milieu et à son époque, cette perspective était pratiquement inaccessible.
Sa famille organise son mariage avec un homme qu’elle n’aime pas. Elle aura avec lui deux enfants, Paulette et Dino, mais le couple se déchire rapidement. Chelly racontera plus tard que les baisers de son mari lui semblaient être une torture. Le détail peut paraître anecdotique ; il dit pourtant beaucoup de cette femme qui passera sa vie à fuir les rôles qu’on lui impose.
En 1939, sentant la menace qui se rapproche de l’Europe, elle prend une décision extrêmement douloureuse : partir pour les États-Unis. Avant son départ, elle confie sa fille Paulette à une famille grecque non juive en lui demandant de ne la remettre à personne, pas même à des membres de sa propre famille. Cette précaution sauvera probablement l’enfant. La communauté juive de Thessalonique sera presque entièrement anéantie pendant la Shoah. Chelly perdra la majorité de ses proches dans les camps nazis.
Des hot-dogs à l’industrie du cinéma
À New York, Rachel Serrero devient Chelly Wilson. Elle commence modestement, vendant des boissons et des hot-dogs pour gagner sa vie. Mais elle ne se contente pas longtemps de survivre.
Soucieuse de soutenir la Grèce pendant la guerre, elle rassemble des images d’actualité afin de fabriquer un film de propagande intitulé Greece on the March. C’est dans ce contexte qu’elle rencontre Rex Wilson, un projectionniste juif britannique. Ils ne parlent pas véritablement la même langue, mais se marient. Rex devient son second mari et lui donne le nom sous lequel elle entrera dans la légende new-yorkaise.
Après la guerre, Chelly réussit à faire venir ses enfants aux États-Unis. L’opération est complexe, parfois clandestine, et les versions racontées par la famille ressemblent à un scénario d’aventures fait de traversées secrètes, de négociations et de rencontres providentielles. Ce qui importe, au-delà des détails, est qu’elle parvient à reconstituer une partie de sa famille après la destruction de son monde d’origine.
Elle comprend ensuite que le cinéma peut devenir bien davantage qu’un divertissement : un commerce extrêmement rentable. Elle investit dans des salles, projette d’abord des films grecs pour la communauté immigrée, puis observe l’évolution des mœurs américaines. À la fin des années 1960, les films traditionnels rapportent moins tandis que la demande pour les productions érotiques explose.
Chelly change alors de modèle économique.
La reine de « The Deuce »
Elle acquiert ou contrôle plusieurs cinémas, parmi lesquels l’Eros, le Venus, le Cameo, le Tivoli et surtout l’Adonis, immense salle spécialisée dans les films homosexuels masculins. Ses établissements alternent parfois les publics de manière stupéfiante : le dimanche, le Tivoli peut accueillir des familles grecques venues voir un film parfaitement convenable ; le reste de la semaine, le même écran diffuse des productions pornographiques.
Chelly ne se contente pas de vendre des billets. Avec sa fille Bondi, elle intervient progressivement dans plusieurs étapes du marché : acquisition des films, distribution et exploitation des salles. Elle comprend avant beaucoup d’autres que la véritable puissance consiste à contrôler à la fois le produit et les lieux où il est présenté.
Son intuition la plus audacieuse concerne le public homosexuel. L’Eros est cité parmi les premières salles de Manhattan à avoir projeté un long métrage gay explicite. L’Adonis devient quant à lui un lieu mythique de la culture sexuelle masculine new-yorkaise, au point d’être à la fois le décor et le sujet du film A Night at the Adonis en 1978.
Dans un univers commercial dominé par les hommes, Chelly s’impose par son autorité, son instinct et une capacité exceptionnelle à négocier. Ses petits-enfants se souviennent d’une femme parlant et se tenant comme un chef mafieux. Elle organisait régulièrement des parties de poker où pouvaient se côtoyer commerçants, producteurs, vedettes du cinéma pour adultes et figures plus inquiétantes du New York souterrain.
Ses relations exactes avec le crime organisé restent difficiles à établir. Il serait donc excessif d’en faire une véritable « marraine ». Mais elle évoluait dans un secteur où l’argent liquide, les arrangements officieux et les protections douteuses faisaient partie du paysage. Elle savait manifestement parler à tout le monde.
Une famille totalement hors norme
La vie privée de Chelly Wilson était aussi peu conventionnelle que ses affaires. Mariée deux fois à des hommes, elle entretient ouvertement dans son entourage des relations durables avec plusieurs femmes. À certaines périodes, son mari, ses enfants, ses compagnes et leurs propres enfants semblent avoir appartenu à une seule famille recomposée, chaotique mais soudée.
Pour l’une de ses compagnes, la chanteuse grecque Noni Kantaraki, elle ouvre même un restaurant nommé Mykonos, afin que celle-ci puisse s’y produire.
Les fêtes de Noël se déroulent parfois dans l’univers des cinémas pornographiques. Ses petits-enfants jouent près des moniteurs de surveillance qui montrent les entrées et sorties des spectateurs. D’après eux, leur grand-mère était dure, rarement démonstrative, mais farouchement protectrice. Elle pouvait intimider ses employés, puis aider généreusement une personne en difficulté quelques minutes plus tard.
Chelly Wilson ne correspond donc à aucune catégorie simple. Elle était juive tout en faisant célébrer Noël à sa famille, mariée mais lesbienne, autoritaire mais généreuse, attachée à ses origines grecques tout en incarnant une forme radicale du rêve américain.
Une héroïne, mais certainement pas une sainte
Il serait tentant de transformer Chelly Wilson en icône féministe irréprochable. Ce serait simplifier son histoire.
Elle a certes conquis un milieu presque exclusivement masculin, vécu sa sexualité avec une liberté rare et ouvert des espaces importants pour le public homosexuel. Mais elle a également fait fortune dans une industrie traversée par l’exploitation, la violence économique et des rapports de domination très réels.
Sa singularité ne réside pas dans une quelconque pureté morale. Elle tient plutôt à son extraordinaire capacité d’adaptation. Chelly ne demandait pas au monde la permission d’exister. Elle observait ses règles, identifiait leurs failles et avançait.
Elle meurt à New York en 1994, à l’âge de 86 ans. Pendant longtemps, son nom reste surtout connu de sa famille, des historiens de Times Square et de ceux qui avaient fréquenté ses salles. Le documentaire Queen of the Deuce, réalisé par Valerie Kontakos et présenté pour la première fois au festival DOC NYC en 2022, a remis cette destinée improbable en lumière.
L’histoire de Chelly Wilson dépasse finalement celle de la pornographie. C’est le portrait d’une survivante qui avait vu disparaître presque tout son univers et qui décida, dans une ville étrangère, d’en fabriquer un autre.
Un monde excessif, parfois sordide, souvent contradictoire, mais entièrement construit selon ses propres règles.
