Paris commence dans mon corps.
Avant les oeuvres.
Avant les idées.
Il faut l’atteindre.
Marcher.
Monter.
Descendre.
Attendre.
Repartir.
Mon coeur accélère.
Ma peau chauffe.
Je transpire.
Je porte.
Je tiens.
Paris a son tempo.
J’ai le mien.
Et nos deux vitesses se heurtent.
Elle me presse quand je voudrais ralentir.
M’arrête quand je voudrais avancer.
Me fait courir quand je voudrais regarder.
Des escaliers.
Des souterrains.
Des portes qui se ferment.
Un bus qui surgit.
Un vélo qui frôle.
Des talons qui claquent.
Des baskets jaunes.
Une valise trop lourde.
Des corps pressés.
Des corps fatigués.
Des corps qui semblent courir après une journée
déjà commencée sans eux.
Et moi, au milieu.
Je cherche ma cadence.
Car derrière cette agitation se trouve précisément
ce que je suis venue chercher.
Un livre inconnu.
Un film.
Une oeuvre.
Une pensée.
Une porte vers quelque chose que je ne savais
pas encore désirer.
C’est toute la contradiction.
J’aime Paris avec la tête.
Je la déteste avec les nerfs.
Mon esprit voudrait tout ouvrir.
Mon corps voudrait parfois tout fermer.
Paris me donne faim.
De peinture.
De cinéma.
De littérature.
D’architecture.
D’idées.
Elle contient plus de mondes que je ne pourrai
jamais en connaître.
Et c’est peut-être pour cela que je continue
à marcher.
Malgré la fatigue.
Malgré la chaleur.
Malgré ce que chaque déplacement me coûte.
Parce qu’au bout, quelque chose peut m’attendre.
Parfois presque rien.
Une phrase.
Une image.
Une oeuvre minuscule.
Un détail perçu quelques secondes.
Je pars chercher une chose.
Je reviens déplacée par une autre.
C’est l’une des puissances de Paris.
Elle me fait rencontrer ce que je n’avais pas
pensé chercher.
Et dans cette immensité, il existe un paradoxe
qui m’apaise.
L’anonymat.
Personne ne me demande pourquoi je suis là.
Personne ne sait où je vais.
Je peux être seule parmi les autres.
Chercher sans être observée.
Disparaître sans être absente.
Cette indifférence me donne une liberté.
Puis je rentre.
Je dessine.
Et la vitesse change de camp.
Je n’ai plus à suivre.
Ma main décide du temps.
Elle avance.
Elle s’arrête.
Elle reprend.
Elle insiste.
Elle peut passer une heure là où Paris ne
m’accordait qu’une seconde.
C’est ce que le dessin me rend.
Le droit de ne pas aller à la vitesse du monde.
Je peux retenir ce qui aurait disparu.
M’attarder sur ce qui n’avait fait que passer.
Donner du temps à ce qui n’en avait pas reçu.
Alors l’attention change de nature.
Elle n’est plus seulement une intensité.
Elle devient une durée.
Dessiner, c’est aussi cela.
Accorder du temps à ce que le monde traverse
trop vite.
Ne pas ralentir le monde.
Ralentir suffisamment en soi pour pouvoir
le recevoir.
Paris m’apprend la vitesse.
Le dessin m’apprend la durée.
Entre les deux,
je cherche ma cadence.
J’aime Paris pour les mondes qu’elle m’ouvre.
Je la déteste pour la vitesse à laquelle elle
voudrait que je les traverse.
Ecouter ce texte lu par son auteure sur la page YouTube dédiée DESSINER L’ATTENTION : https://www.youtube.com/watch?v=gBEmvOEh9Bg
