Je cherche la vérité.
Pas la vérité immense.
Pas celle des livres.
Une vérité simple.
Que les mots correspondent aux actes.
Que les gestes ne démentent pas les paroles.
Que les règles restent les règles au moment
où je m’y appuie.
J’ai besoin de cette coïncidence.
J’y respire.
Je peux entendre une vérité difficile.
Je peux recevoir une parole qui blesse.
Mais l’écart me trouble.
Dire une chose.
En penser une autre.
En faire une troisième.
Mon corps ne sait où se poser.
Les relations humaines sont pourtant pleines
de ces établissements.
On appelle cela diplomatie.
Politesse.
Précaution.
On atténue.
On contourne.
On sous-entend.
On invente même de petits mensonges que
l’on dit blancs pour ne pas blesser.
Mais le blanc ne change rien au mensonge.
Je préfère parfois la netteté d’une vérité qui
coupe à la douceur d’une parole qui brouille.
Car mon corps sent le brouillage.
Avant moi.
La peau se hérisse.
Quelque chose se contracte.
Le lien change de matière.
Une poussière invisible se dépose entre
l’autre et moi.
Je ne sais plus où est la phrase vraie.
Alors je regarde ailleurs.
Et parfois, je trouve davantage de vérité dans
le vol d’un insecte que dans mille
conversations humaines.
Prokofiev joue.
Devant moi, quelques insectes minuscules
flottent dans l’air.
Des presque-rien.
De pauvres moustiques.
Ce genre de présence que l’on chasse sans
même la regarder.
Puis quelque chose arrive.
Ils montent.
Descendent.
Se croisent.
Disparaissent.
Reviennent.
La musique avance.
Eux aussi.
Un groupe surgit.
Un autre répond.
Quelques-uns restent suspendus avant
de repartir.
Je regarde.
Encore.
Et soudain,
ils dansent.
Je ne vois plus des insectes.
Je vois une troupe.
Une chorégraphie minuscule s’est installée
devant moi sans scène, sans répétition, sans
chorégraphe.
Leurs ailes attrapent des éclats.
Une seconde.
Puis une autre.
Des tutus minuscules traversent l’air.
Prokofiev continue.
Ils tournent.
S’écartent.
Reviennent.
Je suis au premier rang.
Seule.
Spectatrice privilégiée d’une représentation
dont personne n’a annoncé l’existence.
Et c’est peut-être cela qui la rend si
précieuse :
elle ne cherche pas à l’être.
L’insecte ne veut rien me montrer.
Il ne cherche pas à être beau.
Il ne prétend pas.
Il ne négocie pas.
Il ne sous-entend rien.
L’insecte vole.
Son corps et son geste ne font qu’un.
Il est exactement là où il est.
Et soudain, ce minuscule être que j’aurais pu
chasser d’un revers de main contient quelque
chose que je cherche obstinément chez les
humains :
aucun écart.
Voilà peut-être pourquoi je le trouve si beau.
Pas parce qu’il s’est transformé.
Il n’est pas devenu magnifique.
Il n’est pas devenu danseur.
Il n’est même pas devenu autre chose
qu’un insecte.
C’est mon regard qui a changé de place.
J’ai regardé suffisamment longtemps pour
que le mot « moustique » ne suffise plus.
Suffisamment longtemps pour que « laid « ,
« inutile », « nuisible », « insignifiant »
cessent de décider à ma place.
Et pendant quelques secondes, quelque
chose que je croyais connaître m’est
redevenu inconnu.
C’est là que commence le dessin.
Je dessine pour atteindre cet endroit.
Avant le jugement.
Avant la catégorie.
Avant que ce que je sais décide de ce que
je vois.
Dessiner oblige mon regard à rester.
Une ligne.
Puis une autre.
Regarder.
Suivre.
Vérifier.
Recommencer.
Ne pas conclure.
Le dessin ne rend pas le monde plus beau.
Il empêche parfois mon regard de passer trop
vite devant sa beauté.
Alors les hiérarchies vacillent.
Le grandiose peut tenir dans quelques
millimètres.
Le spectaculaire n’a plus besoin de scène.
L’insignifiant devient événement.
Et un insecte que personne ne regarde peut
porter, pendant quelques secondes, tout un
opéra sur ses ailes.
Ils dansent encore.
Puis moins.
Puis presque plus.
La représentation s’achève sans
applaudissements.
Aucun rappel.
Ils disparaissent.
Prokofiev continue.
Le monde dort encore.
Et moi, j’étais là.
j’ai vu.
Peut-être est-ce cela, au fond, que je cherche
dans la vérité comme dans le dessin :
réduire l’écart.
Entre ce qui est là
et ce que nous acceptons de voir.
