Puis les caméras repartent.
C’est souvent à ce moment-là qu’une seconde épreuve commence. Plus silencieuse, moins spectaculaire, mais parfois profondément destructrice. Des logements sont visités, des objets disparaissent, des bâtiments déjà fragilisés sont dégradés. Des escrocs approchent les sinistrés, de faux artisans proposent des réparations urgentes, de prétendus représentants d’assurances réclament des informations personnelles et de fausses associations collectent de l’argent qui ne parviendra jamais aux victimes.
Car les catastrophes révèlent le courage, la solidarité et le dévouement. Mais elles créent aussi des occasions. Et certains savent immédiatement les repérer.
Les maisons évacuées deviennent des cibles
Quand un quartier doit être évacué dans l’urgence, les habitants abandonnent parfois leur domicile sans pouvoir fermer correctement une porte, protéger une fenêtre ou emporter leurs biens précieux. Certaines clôtures ont brûlé, des portails ont été arrachés, les réseaux électriques et les systèmes d’alarme ne fonctionnent plus.
Les forces de l’ordre connaissent parfaitement ce risque. Lors des incendies survenus dans les Pyrénées-Orientales en août 2023, la gendarmerie avait notamment pour mission de verrouiller les accès aux zones sinistrées et de sécuriser les habitations évacuées afin de limiter les pillages. Des dispositifs comparables ont été mis en place lors des inondations dans le Pas-de-Calais, avec des patrouilles chargées de surveiller les résidences abandonnées temporairement par leurs occupants.
Les voleurs ne recherchent pas nécessairement des bijoux ou des œuvres d’art. Dans les zones dévastées, tout peut devenir intéressant : outils, carburant, groupes électrogènes, appareils encore utilisables, véhicules, métaux, matériaux de construction ou objets personnels facilement revendables.
Le drame crée une forme d’anonymat. Les rues sont désertes, les accès bouleversés, les propriétaires absents et les policiers mobilisés par des missions vitales. Pour le délinquant opportuniste, le désordre peut ressembler à une fenêtre ouverte.
Le pillage existe, mais le chaos généralisé est aussi un mythe
Il faut pourtant rester précis. Les travaux consacrés aux comportements après les catastrophes ne décrivent pas systématiquement une explosion générale de la criminalité. Une revue scientifique publiée en 2025 souligne que les pillages sont souvent rares, localisés et commis par des individus isolés ou de petits groupes profitant d’une occasion. Les chercheurs mettent également en garde contre la confusion entre catastrophe naturelle, émeute et effondrement complet de l’ordre social.
La plupart des habitants ne deviennent pas soudainement des prédateurs. Bien au contraire, les catastrophes font fréquemment apparaître des réseaux spontanés d’entraide : voisins qui hébergent, habitants qui distribuent de l’eau, bénévoles qui dégagent les routes, anonymes qui sauvent des animaux ou protègent la maison d’un inconnu.
Il est également nécessaire de distinguer le vol organisé de l’acte de survie. Une personne isolée depuis plusieurs jours qui entre dans un commerce détruit pour chercher de l’eau ou de la nourriture ne se trouve pas dans la même situation qu’un groupe venu avec un véhicule pour vider des logements évacués.
Cette distinction disparaît souvent dans les récits alarmistes. Après l’ouragan Katrina, en 2005, plusieurs informations évoquant des violences généralisées avaient été exagérées ou insuffisamment vérifiées. La peur du pillage peut même avoir des conséquences dangereuses : certains habitants refusent d’évacuer afin de protéger leurs biens, au risque de rester prisonniers des flammes ou des eaux.
Le pillage ne doit donc être ni nié ni transformé en spectacle.
Les faux artisans arrivent parfois avant les experts
Le vol visible n’est qu’une petite partie du problème. Les profiteurs les plus efficaces ne cassent pas toujours une porte. Ils présentent une carte de visite.
Après une catastrophe, les victimes doivent agir vite. Elles cherchent une entreprise pour bâcher un toit, retirer des gravats, assécher une maison, couper des arbres, sécuriser un mur ou remettre l’électricité. Cette urgence réduit le temps consacré aux vérifications.
C’est exactement ce qu’exploitent certains démarcheurs. Ils proposent une intervention immédiate, exigent un acompte important, font signer un document dans la confusion, puis disparaissent. D’autres réalisent des travaux inutiles ou surfacturés. Certains prétendent être envoyés par une mairie, une compagnie d’assurances ou un organisme public.
Les autorités américaines chargées de la lutte contre les fraudes liées aux catastrophes recensent régulièrement les mêmes méthodes : faux représentants officiels, fausses compagnies d’assurances, entreprises de reconstruction inexistantes, demandes de paiement anticipé et inflation abusive du prix des produits essentiels.
La victime est alors frappée deux fois. Une première fois par la catastrophe. Une seconde par celui qui transforme son désarroi en modèle économique.
Les dons eux-mêmes attirent les escrocs
Lorsqu’une catastrophe émeut l’opinion, les appels aux dons se multiplient presque immédiatement. Cette générosité attire aussi les fraudeurs.
De faux sites imitent ceux d’associations connues. Des cagnottes apparaissent sur les réseaux sociaux avec des photographies récupérées ailleurs. Des messages prétendument envoyés par des familles sinistrées réclament un virement urgent. Le nom d’une commune détruite ou le visage d’une victime peuvent être utilisés sans autorisation.
Les services spécialisés recommandent de se méfier des organismes aux noms presque identiques à ceux d’associations reconnues, des sollicitations non demandées et des paiements imposés par transfert, application mobile ou cryptomonnaie.
La catastrophe devient ainsi un produit émotionnel. Plus les images sont bouleversantes, plus l’escroc dispose d’un levier puissant : la peur de ne pas aider assez vite.
Les aides publiques sont également détournées
Les dispositifs d’indemnisation et de relogement peuvent, eux aussi, être attaqués. Des fraudeurs utilisent l’adresse d’un logement détruit, fabriquent de faux baux, déclarent des dommages imaginaires ou déposent une demande avant même que le véritable occupant ait pu le faire.
Après les incendies d’Eaton et de Pacific Palisades, en Californie, plusieurs personnes ont ainsi été poursuivies pour avoir demandé frauduleusement des aides destinées aux victimes. Dans l’un des dossiers, une sinistrée réelle a découvert qu’une demande avait déjà été déposée au nom de son logement détruit.
Ce type de fraude ne vole pas seulement de l’argent à une administration. Il ralentit l’assistance, complique les dossiers et peut priver temporairement une véritable victime des ressources dont elle a besoin.
Squats, fausses locations et pénurie de logements
Le mot « squattage » revient fréquemment après les évacuations prolongées. Le risque d’intrusion ou d’occupation opportuniste existe dans un bâtiment abandonné, surtout lorsque les accès ont été détruits. Mais il est beaucoup moins documenté que les cambriolages, les escroqueries ou les détournements d’aides. Rien ne permet d’affirmer que chaque catastrophe provoque une vague massive de squats.
Le danger le plus clairement identifié apparaît souvent sur le marché du relogement. Des familles cherchent en urgence une maison, une chambre ou un appartement. Des fraudeurs publient alors de fausses annonces, réclament un dépôt de garantie pour un logement qui n’existe pas ou proposent un bien dont ils ne sont pas propriétaires. Les organismes de protection des consommateurs avertissent explicitement les sinistrés contre ces fausses locations pendant les périodes de reconstruction.
À la pénurie réelle de logements vient donc parfois s’ajouter une pénurie artificielle, entretenue par ceux qui louent trop cher, mentent sur l’état des biens ou encaissent plusieurs cautions pour la même adresse.
La violence la plus grave reste parfois invisible
La délinquance post-catastrophe ne concerne pas seulement les biens matériels. Les évacuations, la promiscuité dans les hébergements, la perte de revenus, l’alcool, le stress, l’isolement et l’effondrement des repères peuvent aggraver des violences déjà présentes dans certaines familles.
Plusieurs recherches ont mis en évidence un lien entre les catastrophes et l’augmentation du risque de violences conjugales ou sexuelles, particulièrement pour les femmes et les jeunes filles. Les crises ne créent pas nécessairement les agresseurs, mais elles peuvent renforcer leur emprise et rendre plus difficile l’accès des victimes aux soins, à la police ou à un hébergement sécurisé.
Les enfants séparés de leur famille, les personnes sans documents, les migrants et les populations déplacées deviennent également plus vulnérables aux formes d’exploitation. L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime souligne que les situations d’urgence et les catastrophes peuvent aggraver les risques de traite des enfants.
Voilà probablement l’aspect le moins visible de l’après-catastrophe : derrière les routes coupées et les maisons détruites, certaines personnes perdent aussi les protections sociales qui les maintenaient encore à distance d’un agresseur ou d’un exploiteur.
Protéger sans transformer chaque sinistré en suspect
La réponse ne peut pas consister à installer une atmosphère de guerre autour des zones sinistrées. Une catastrophe exige simultanément des secours, de la sécurité, de l’information et de la confiance.
Il faut surveiller les quartiers évacués, contrôler les accès, identifier clairement les intervenants, accompagner les habitants dans leurs démarches, vérifier les entreprises et sécuriser les distributions d’aides. Mais il faut également éviter les rumeurs, les accusations sans preuve et les récits présentant les victimes comme une foule prête à sombrer dans la barbarie.
Car le plus souvent, après un incendie, les habitants ne pillent pas la maison de leur voisin. Ils l’aident à chercher son chien, lui prêtent une chambre, lui apportent des vêtements ou l’accompagnent devant les ruines.
Les profiteurs de drames veillent, c’est vrai. Ils observent les maisons désertées, les aides annoncées, les familles désorientées et l’argent de la solidarité.
Mais ils restent une minorité.
Toute la difficulté consiste à les empêcher d’agir sans oublier que, dans les catastrophes, ce qui se révèle avec le plus de force n’est généralement pas la délinquance humaine.
C’est l’humanité.
