Je suis au bord d’un boulevard parisien.
Je m’apprête à traverser.
Méthodiquement.
Scolairement.
J’attends le feu vert du petit bonhomme.
Il apparaît.
Je m’avance.
Soudain, une grosse carlingue argentée et
brillante pile devant moi.
La fenêtre est ouverte.
Une voix grave, rouge carmin, vomit
des insultes.
Je ne comprends pas les mots,
Je reçois leur violence.
En une fraction de seconde,
un uppercut verbal.
Je suis KO émotionnellement.
La voiture repart.
Moi, je reste là.
Le boulevard continue.
Les voitures roulent.
Les passants traversent.
Le feu change de couleur.
Le monde poursuit son mouvement.
Le mien s’est arrêté.
Je ne comprends pas.
Encore.
L’incompréhension est un territoire que je
connais bien.
Quelque chose arrive.
Les autres semblent en posséder le
mode d’emploi.
Moi, je cherche encore ce qui vient de
se passer.
Pourquoi ?
Qu’ai-je fait ?
Qu’aurais-je dû comprendre ?
Ma tête surchauffe.
Les mots résonnent.
Rouge carmin.
Mon corps tremble.
Alors un jeune homme à vélo s’arrête
devant moi.
Il me tend une enveloppe.
Pas un mot.
Il repart.
Je le regarde disparaître.
Je ne comprends toujours rien.
Mais l’incompréhension vient de changer
de couleur.
Je tiens l’enveloppe.
Je respire.
Je l’ouvre.
À l’intérieur,
un de mes dessins.
Et quelques mots.
« Tu sais, Juliette,
Ils peuvent couper toutes les fleurs,
mais ils n’empêcheront pas le printemps. »
Signé :
Pablo Neruda.
Je reste immobile.
Un dessin entre les mains.
Quelques secondes auparavant, des mots
m’avaient frappée.
D’autres viennent maintenant me relever.
Les mots ne pèsent rien.
Pourtant, certains nous jettent à terre.
D’autres nous rendent notre verticalité.
L’insulte existe.
La violence existe.
Je ne les transforme pas en beauté.
Je ne les efface pas.
J’ajoute.
Une autre scène.
Une autre voix.
Une autre possibilité.
C’est peut-être cela que l’imagination
m’a appris.
Le réel n’est pas obligé de rester seul.
À ce qui m’est imposé,
je peux adjoindre ce que j’invente.
Je ne modifie pas ce qui s’est produit.
Je refuse seulement que l’évènement soit
terminé par celui qui l’a provoqué.
Celui qui frappe croit parfois posséder la fin
de l’histoire.
Il ne possède que son geste.
La suite ne lui appartient pas.
C’est là que commence ma liberté.
Dans ce qui vient après.
Dans cette seconde où l’imagination reprend
la narration.
Elle ne falsifie pas le réel.
Elle lui retire son monopole.
Je n’efface rien.
J’ajoute.
Une image.
Une phrase.
Un dessin.
Une autre possibilité.
Créer, c’est peut-être refuser que ce qui nous
arrive décide seul de ce qui restera.
Transformer la trace sans nier l’impact.
Ouvrir une issue là où il n’y avait qu’un choc.
Alors le boulevard est toujours là.
La carlingue aussi.
La voix rouge carmin aussi.
Mais il y a désormais un jeune homme à vélo.
Une enveloppe.
Un dessin.
Et quelques mots venus de très loin.
Lorsque le monde me frappe avec des mots,
mon imagination ne prétend pas qu’ils n’ont jamais existé.
Elle me rappelle seulement ceci :
la suite ne leur appartient pas.
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