Les flammes avancent. Les habitants évacuent. Les pompiers s’épuisent. Les Canadair sont réclamés comme si douze avions pouvaient se trouver simultanément au-dessus de chaque pinède française. Puis un responsable politique apparaît devant une caméra pour nous expliquer que « tous les moyens disponibles sont mobilisés ».
Tous les moyens disponibles ?
Vraiment tous ?
Car pendant que des milliers d’hectares brûlent, il existe quelque part, dans de grands garages parfaitement sécurisés, des camions remplis d’eau, équipés de puissants canons capables de projeter celle-ci à plusieurs dizaines de mètres.
Les fameux engins lanceurs d’eau des CRS.
Alors posons tranquillement la question : puisqu’ils peuvent éteindre une barricade enflammée sur le boulevard Voltaire, pourquoi ne pourraient-ils pas aider à protéger une maison, une route ou l’entrée d’un village menacé par un incendie ?
Une idée pas complètement folle
La Police nationale indiquait en 2024 que les CRS disposaient de **seize engins lanceurs d’eau**. Ce n’est évidemment pas une armada capable d’arrêter un gigantesque front de flammes, mais ce n’est pas rien non plus.
Les modèles de véhicules antiémeutes proposés par le constructeur français Soframe peuvent transporter entre 7 000 et 10 000 litres d’eau et projeter celle-ci jusqu’à environ 60 mètres. Cela correspond à plusieurs milliers de bouteilles d’eau lancées d’un seul coup, sans avoir à dévisser les bouchons.
Ces engins sont d’ailleurs déjà conçus pour neutraliser des obstacles enflammés. La doctrine de la gendarmerie prévoit explicitement que les lanceurs d’eau et les motopompes peuvent être utilisés contre des barricades en feu et pour défendre un point.
Techniquement, ils ne sont donc pas totalement étrangers à la notion d’incendie.
Personne ne propose évidemment d’envoyer une compagnie de CRS au milieu des flammes avec des boucliers, des casques et l’ordre de sommer le feu de se disperser.
« Première sommation : veuillez cesser de brûler. »
« Deuxième sommation : nous allons faire usage de la force. »
Le feu, généralement peu sensible aux injonctions préfectorales, continuerait son chemin.
Mais ces véhicules pourraient être employés dans des zones accessibles : routes, parkings, lotissements, entrées de villages, abords de bâtiments, dépôts, stations-service ou lisières urbaines. Ils pourraient humidifier des secteurs, protéger certaines infrastructures, ravitailler ponctuellement un dispositif ou combattre des foyers secondaires sous le commandement des pompiers.
Non, un canon à eau ne remplace pas un camion de pompiers
Il faut tout de même éviter le fantasme du camion miracle.
Un engin lanceur d’eau des CRS est principalement conçu pour circuler en ville, sur une chaussée solide, et pour agir à distance face à une foule ou une barricade. Un véhicule de 20 ou 30 tonnes n’a rien à faire sur un chemin forestier étroit, instable et entouré de végétation en feu.
Les camions-citernes feux de forêt des pompiers sont spécialement adaptés aux terrains accidentés. Ils disposent de capacités tout-terrain, de systèmes d’autoprotection et sont utilisés selon des procédures précises de circulation, d’alimentation, d’attaque et de repli. Les équipages sont formés aux changements de vent, aux reprises de feu, aux fumées et au risque d’encerclement.
Un pompier forestier ne se contente pas d’arriver avec beaucoup d’eau. Il sait où se placer, comment attaquer le feu et surtout quand partir avant que la situation ne devienne mortelle.
Les engins des CRS présentent également un autre défaut : ils sont peu nombreux et leur autonomie est limitée, une faiblesse déjà relevée dans la doctrine de la gendarmerie. Une citerne de 10 000 litres paraît immense lorsqu’elle arrose une rue. Face à un incendie poussé par le vent sur plusieurs kilomètres, elle peut se vider très rapidement.
Il serait donc ridicule de présenter ces seize véhicules comme une nouvelle flotte nationale de lutte contre les incendies.
Mais il est tout aussi ridicule de décider par principe qu’un camion contenant plusieurs milliers de litres d’eau ne peut servir qu’à arroser des citoyens mécontents.
Le véritable problème : chacun garde ses jouets
Notre organisation administrative adore les frontières.
Aux pompiers, le feu.
Aux policiers, les manifestations.
Aux militaires, les véhicules militaires.
Aux agriculteurs, les tonnes à eau agricoles.
Aux entreprises, leurs citernes.
Et lorsque la catastrophe arrive, tout ce petit monde attend qu’un formulaire établisse officiellement qu’un réservoir d’eau appartenant au ministère de l’Intérieur peut éventuellement mouiller quelque chose.
Pourtant, les moyens terrestres sont essentiels : le gouvernement indiquait encore devant l’Assemblée nationale, le 7 juillet 2026, que **95 % des feux étaient d’abord combattus et éteints par des moyens au sol**.
La vraie question n’est donc pas de transformer les CRS en pompiers. Elle est de savoir pourquoi la France ne dispose pas, avant chaque été, d’un inventaire national de tous les véhicules mobilisables : engins lanceurs d’eau, citernes agricoles, camions d’assainissement, véhicules militaires, réserves communales et matériels de travaux publics.
Ces engins pourraient être prépositionnés dans les zones les plus exposées et intervenir uniquement dans un cadre défini, avec leurs conducteurs habituels, sous l’autorité du commandant des opérations de secours.
Ils n’iraient pas combattre le cœur d’un feu de forêt. Ils accompliraient les missions compatibles avec leurs capacités.
Arroser moins les colères, davantage les forêts
Il y aurait même une certaine beauté symbolique à cette reconversion estivale.
Un camion imaginé pour disperser les foules deviendrait, quelques jours par an, un outil de protection collective.
La même eau qui repousse pourrait sauver.
Le même canon qui fait reculer pourrait empêcher les flammes d’avancer.
Il ne s’agit pas de céder à la démagogie du « il n’y a qu’à ». Il s’agit simplement de refuser le « ce n’est pas prévu pour », cette phrase magique grâce à laquelle l’administration française parvient à rendre inutile un outil pourtant disponible.
Les camions à eau des CRS ne sauveront pas, à eux seuls, les forêts françaises.
Mais lorsqu’une région brûle, lorsqu’un village est menacé et lorsque chaque minute compte, posséder plusieurs milliers de litres d’eau à quelques kilomètres du sinistre et décider de ne pas les utiliser uniquement parce qu’ils portent le mauvais écusson serait une absurdité.
Face au feu, l’eau des CRS n’est ni policière ni politique.
C’est simplement de l’eau.
