Art of Juliette

Le prochain point d’appui

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Le prochain point d'appui

« L’équilibre n’est pas l’immobilité.
C’est l’attention portée à ce qui bouge. »

Le monde peut parfois devenir un sol incertain. Le corps flotte, hésite, cherche sa verticale. Face à ce vertige, le dessin ne rétablit pas un ordre perdu : il révèle que l’équilibre lui-même est mouvement, relation et ajustement. Ligne après ligne, l’attention cherche moins à immobiliser le réel qu’à découvrir, en lui, le prochain point d’appui.

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Gris.
Prune.

Je reprends un nouveau dessin.

Mozart.

Une boisson jaune
dans une canette verte.

Trois bouteilles d’eau
aux étiquettes roses.

Une vaporette fuchsia,
goût bubble-gum.

Des pots de crayons.
Des couleurs partout.

Tout est disposé.
Ordonné.

Prêt.

Avant même de dessiner,
j’ai déjà commencé.

Je place les choses.
Je construis des repères.

Jaune.
Vert.

Rose.
Gris.

Prune.

Une géographie minuscule.

Je sais où poser la main.
Je sais où regarder.

Cet espace me rappelle l’enfance.

Pas un souvenir précis.
Une sensation.

Quelque chose de protégé.

Un endroit où les choses restent
là où je les ai posées.

Dehors,
c’est différent.

J’ai marché dans la boue.

Sous la pluie.
Dans le vent.

Je me suis pris la vie en pleine figure.

Le sol glissait.
Mes pieds cherchaient.

Puis quelque chose a vacillé.

Le monde.

Ou moi.

Je ne sais jamais très bien
lequel commence.

La verticale disparaît.
La vision se dédouble.

La tête flotte.
Le corps cherche la terre.

Le vertige n’a pas toujours besoin du vide.

Parfois,
le monde suffit.

Trop de sensations.
Trop de mouvements.

Trop de réel
en même temps.

Alors le corps hésite.

Même assise.
Même immobile.

Je peux sentir le sol se dérober
sans qu’il ait bougé.

Je sais qu’il est là.
Mais le savoir ne suffit pas.

Le corps possède ses propres vérités.

Il cherche.

Un appui.
Une limite.

Une verticale.

Quelque chose qui dise :

ici.

Alors je reviens à ma table.

Les crayons.
Les bouteilles.

Les couleurs.

Mozart.

Chaque chose à sa place.

Je croyais ranger des objets.
Je construisais peut-être un sol.

Puis vient la feuille.

Un rectangle.
Quatre bords.

C’est peu.
Et c’est immense.

Un espace dont je connais les limites.

Je pose une ligne.
Elle traverse le blanc.

Quelque chose apparaît.

Un côté.
Puis l’autre.

Une direction.
Une distance.

Un rapport.

Je pose une deuxième ligne.
Et la première change.

C’est peut-être là
que le dessin commence vraiment.

Pas avec la première ligne.

Avec ce que la seconde
fait à la première.

Rien ne tient seul.

Une ligne tient par une autre.

Une forme,
par le vide qui l’entoure.

Une couleur,
par celle qui lui répond.

L’équilibre n’est pas un point.
C’est une relation.

Je pensais qu’être en équilibre,
c’était ne plus bouger.

Tenir droit.
Ne pas tomber.

Mais un corps debout
n’est jamais immobile.

Il oscille.
À peine.

Il corrige.
Déplace son poids.

Revient.
Recommence.

L’équilibre n’est pas l’immobilité.

C’est l’art de répondre au mouvement.

Le dessin aussi.

Je pose.
Je regarde.

J’ajuste.
Je recommence.

Une ligne appelle la suivante.
Une couleur déplace toutes les autres.

Un millimètre suffit
à faire basculer l’ensemble.

Alors je regarde encore.

C’est là que commence l’attention.

Pas dans la fixité.
Dans l’ajustement.

Être attentive,
ce n’est pas retenir ce qui bouge.

C’est percevoir assez précisément
son mouvement

pour pouvoir lui répondre.

Alors dessiner l’attention
prend pour moi un autre sens.

Dessiner l’attention,
ce n’est pas dessiner ce que je vois.

C’est observer
ce qui se passe entre mon regard

et ce qui change.

C’est déplacer une ligne
parce qu’une autre vient d’apparaître.

Modifier une couleur
parce que sa voisine l’a transformée.

Revenir.
Corriger.

Répondre.

L’attention n’est plus seulement
une manière de regarder.

Elle devient une manière de tenir.

Non pas tenir contre le monde.

Tenir avec ce qui bouge.

Dehors,
je cherche mon équilibre

dans un espace qui existait avant moi.

Sur la feuille,
je regarde l’équilibre

naître sous ma main.

Trait après trait.
Ecart après écart.

Rapport après rapport.

Alors le vertige et le dessin
ne sont peut-être plus deux

expériences opposées.

Ils posent la même question :

qu’est-ce qui nous tient ?

Le sol ?
La verticale ?

La limite ?

Ou les relations invisibles
entre toutes ces choses ?

Je regarde ma table.

Jaune.
Vert.

Rose fuchsia.
Gris.

Prune.

Mozart continue.

Tout semble immobile.
Rien ne l’est.

La musique avance.

Mon corps respire.
Ma main se déplace.

Mon regard aussi.

Le dessin change.
Et moi avec lui.

Je ne dessine donc pas
pour empêcher le monde de basculer.

Je dessine pour apprendre
à percevoir son mouvement

sans disparaître avec lui.

Peut-être est-ce cela,
au fond,

que l’attention construit.

Non pas un monde plus stable.

Un rapport plus précis
à son instabilité.

Je pose une ligne.
Puis une autre.

Entre les deux,
quelque chose tient.

Je regarde.
J’ajuste.

Je recommence.

Le monde peut continuer
à vaciller.

Je ne lui demande plus
de rester immobile.

Ma main cherche seulement,
dans ce qui bouge,

le prochain point d’appui.

Ecouter la lecture de ce texte par son auteure sur la page YouTube dédiée DESSINER L’ATTENTION : https://www.youtube.com/watch?v=gG3YYwXDbPw&t=14s

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