Je me réveille d’une sieste profonde, chaude,
rose bonbon fuchsia.
Je suis encore prise dans sa couleur.
Le tissu est douillet, orange caramel.
Sa douceur et son orange sont une
seule sensation.
Puis tout bascule.
La réalité me semble terrifiante.
L’espace et le temps sont illisibles, comme en
dehors de moi.
Je reconnais la pièce sans parvenir
immédiatement à la rejoindre.
Les objets sont à leur place.
Moi, pas encore.
Mon corps ne sait plus se lever.
Il tente un mouvement hors du tissu, puis
s’alourdit.
Ma carcasse réclame une hibernation lente.
Alors la colère monte.
Celle d’avoir des perceptions que le monde
ne perçoit pas.
Je voudrais pouvoir les déposer devant moi.
Dire : regardez.
C’est ainsi que cela arrive.
C’est ainsi que cela pèse.
Mais rien ne se voit.
Je prends une douche glacée.
L’eau griffe.
Transperce.
Gifle.
Elle fracasse le fuchsia, fend l’orange
caramel, découpe des frontières là où tout
s’était mélangé.
Le carrelage redevient dur.
Mes pieds retrouvent leur poids.
Les distances reprennent leur place.
Je peux revenir.
Quelques minutes plus tard, personne ne
saurait ce qui vient d’avoir lieu.
Je pourrais parler normalement.
Marcher dans la rue.
Sourire.
Je suis une femme iceberg.
La partie émergée est presque raisonnable.
Sous la ligne de flottaison, les
proportions changent.
Une couleur possède une température.
Une matière peut devenir sonore.
Un bruit occupe de l’espace.
Une minute peut s’étirer jusqu’à ne plus savoir
qu’elle en est une.
Ce territoire ne se laisse pas
facilement traduire.
Je ne cherche plus à le traduire.
Je dessine depuis lui.
Le crayon, le feutre, le pinceau vont chercher
ailleurs que les mots.
Les lignes s’accumulent.
Les formes se pressent.
La couleur ne décrit plus : elle agit.
Quelque chose remonte.
Pas une explication.
Pas un récit.
Une trace visible de ce qui ne l’était pas.
Je ne dessine pas l’iceberg.
Je dessine depuis sa partie immergée.
La feuille ne révèle pas ce qui se
trouve dessous.
Elle en reçoit la pression.
C’est cette pression qui pousse mes lignes,
densifie mes formes, fait surgir certaines
couleurs là où personne ne les attendait.
Je voulais détruire ce silence et vous crier
mon monde invisible.
Le dessin m’a appris autre chose.
L’invisible n’a pas toujours besoin
d’être expliqué.
Il lui faut parfois une surface où apparaître
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