Le psychiatre me demande :
Avez-vous eu des difficultés à vous faire
des amis ?
Je réfléchis.
Je crois surtout que je n’ai jamais compris
les règles.
Pas celles qui s’écrivent.
Celles qui circulent entre les êtres.
Enfant, le Monopoly m’angoissait.
Il fallait gagner.
Négocier.
Posséder.
J’observais les autres.
Ils semblaient connaître les règles avant
même de commencer.
Moi, je glissais discrètement des billets à celui
qui perdait.
Je ne voulais pas qu’un jeu fabrique
un vainqueur.
On disait que je trichais.
Je cherchais seulement une autre manière
de jouer.
En grandissant, j’ai découvert que beaucoup
de relations humaines ressemblaient à ce
plateau de Monopoly.
Des alliances.
Des sous-entendus.
Des stratégies.
Des règles que personne n’explique et que
tout le monde semble pourtant connaître.
Je ne savais pas y entrer.
Alors je disais ce que je pensais.
Et la partie s’arrêtait.
Puis un jour, j’ai posé une feuille blanche
devant moi.
Elle ne cachait rien.
Elle ne me demandait ni de convaincre.
Ni de séduire.
Ni de gagner.
Elle me demandait seulement d’être présente.
Le trait suivait d’autres lois.
La couleur aussi.
Des lois que je découvrais en dessinant.
Des lois que je pouvais transformer.
Le dessin ne m’imposait pas ses règles.
Il m’apprenait à construire les miennes.
Des règles où l’on n’écrase personne.
Où l’on ne manipule personne.
Où l’on ne gagne rien d’autre qu’un regard
plus juste.
C’est peut-être pour cela que je dessine.
Non pour fuir le monde.
Mais pour créer un espace où la vérité
compte davantage que la stratégie.
Un espace où je peux enfin vivre selon des
règles que je reconnais comme justes.
Les miennes.
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