Il sera violet, forcément très disco, et destiné autant aux collectionneurs qu’aux amoureux des pistes de danse. Le 4 septembre prochain, un nouveau maxi 45 tours de Karen Cheryl réunira There’s a Sweet Melody et Keepin’ It Up, remixés par PAS et Jimmy James et proposés dans des versions Edit et Extended.
Plus qu’un simple objet nostalgique, cette édition collector vient rappeler la modernité d’un répertoire longtemps enfermé, parfois injustement, dans la grande boîte à souvenirs des années 1970 et 1980. Les chansons de Karen Cheryl n’ont pourtant jamais complètement disparu. Elles ont continué de circuler dans les fêtes, les émissions de télévision, les compilations, puis sur les plateformes numériques, avant de retrouver aujourd’hui le support qui leur convient peut-être le mieux : le vinyle.
De Carène à Karen
Avant de devenir Karen Cheryl, elle s’appelait Isabelle Morizet. Sa carrière discographique commence en 1975 sous le pseudonyme de Carène Cheryl, avec le 45 tours Garde-moi avec toi. Elle appartient alors à une variété française encore marquée par les orchestrations romantiques, les adaptations et les jeunes vedettes façonnées par les grandes maisons de disques.
Mais l’artiste ne restera pas longtemps prisonnière de cette première image. À la fin des années 1970, elle part aux États-Unis et se transforme. Les cheveux, les vêtements, la chorégraphie et surtout le son changent. Carène devient Karen. La jeune chanteuse de variété se métamorphose en interprète disco internationale.
Cette période américaine ne relève pas du simple changement de costume. Elle travaille entre New York et les célèbres studios Sigma Sound de Philadelphie, au contact de musiciens et de choristes issus de la scène soul et disco. Karen Cheryl a notamment raconté avoir enregistré avec des choristes ayant travaillé auprès de Barry White ainsi qu’avec Carole Fredericks, avant la rencontre de cette dernière avec Jean-Jacques Goldman.
De cette aventure naissent plusieurs titres aujourd’hui devenus cultes : There’s a Sweet Melody, Sing to Me Mama, Show Me You’re Man Enough, Keepin’ It Up, I Love American Men, Stone Man ou encore TchooTchoo (Hold On the Line). Les deux chansons choisies pour le nouveau maxi appartiennent donc au cœur même de cette époque fondatrice, lorsque la variété française se frottait sans complexe aux productions américaines.
Une impressionnante machine à tubes
Karen Cheryl devient rapidement l’un des visages les plus populaires de son époque. À ses succès en anglais répondent bientôt leurs prolongements français. Sing to Me Mama devient Chante pour nous mama, tandis que Show Me You’re Man Enough donne naissance à La Marche des machos.
Suivent notamment Si…, Les Nouveaux Romantiques, Je me souviens, Oh ! Chéri chéri… et Pense à moi quand même. Des chansons immédiatement reconnaissables, soutenues par une présence télévisuelle spectaculaire et une manière très physique d’occuper la scène.
Karen Cheryl ne se contente pas d’interpréter ses titres. Elle les incarne par la danse, le regard, les costumes et une énergie qui annonce déjà la pop visuelle moderne. Bien avant que le mot « clip » ne devienne familier en France, elle comprend qu’une chanson populaire est aussi une silhouette, une chorégraphie et un univers.
Les chiffres exacts de ses ventes ont souvent varié selon les sources et les déclarations. L’artiste a elle-même évoqué plusieurs dizaines de millions de disques, tandis que des estimations plus prudentes avancent des totaux inférieurs. Une chose demeure incontestable : sa carrière se compte en millions d’exemplaires vendus, avec plusieurs titres dépassant largement les centaines de milliers de ventes.
Une vedette populaire parfois sous-estimée
Le succès massif possède aussi son revers. Karen Cheryl appartient à cette catégorie d’artistes adorés du public mais longtemps regardés avec condescendance par une partie de la critique. Trop populaire, trop souriante, trop télévisuelle, trop spectaculaire : autant de qualités transformées, à l’époque, en reproches.
Cette distance entre l’amour du public et le regard des médias semble avoir profondément marqué Isabelle Morizet. Elle expliquera plus tard avoir eu le sentiment d’être enfermée dans son personnage et d’observer Karen Cheryl vivre presque indépendamment d’elle. Plutôt que de chanter le disque de trop, elle décide au début des années 1990 de mettre fin à cette première existence artistique.
Ce choix est probablement l’un des plus courageux de son parcours. Karen Cheryl ne disparaît pas parce que le public l’abandonne. Isabelle Morizet choisit elle-même de reprendre sa liberté.
De la chanson à la télévision, puis à la radio
Elle aurait pu rester prisonnière de ses anciens succès et multiplier les retours nostalgiques. Elle préfère changer de métier. Déjà présente à la télévision dès les années 1980, elle devient animatrice, puis comédienne, notamment dans les sitcoms Les Filles d’à côté et Les Nouvelles Filles d’à côté.
Au début des années 2000, elle reprend pleinement son nom d’Isabelle Morizet et se tourne vers la radio. Sur Europe 1, elle mène durant plusieurs années de longs entretiens avec des personnalités venues de la culture, de la politique, des sciences ou du spectacle. L’ancienne chanteuse révèle alors une autre qualité : une véritable intelligence de l’écoute.
Elle qui avait été si souvent réduite à une image devient celle qui laisse les autres raconter la leur. Elle reçoit notamment des personnalités aussi différentes que Simone Veil ou le prix Nobel de physique Pierre-Gilles de Gennes. Cette seconde carrière démontre que Karen Cheryl n’était pas seulement un produit de son époque, mais qu’Isabelle Morizet possédait la curiosité et la profondeur nécessaires pour en traverser plusieurs.
Un retour que personne n’avait vraiment prévu
Depuis quelques années, le répertoire de Karen Cheryl connaît une spectaculaire réhabilitation. En 2025, le best of Étonnamment romantique s’est hissé jusqu’à la quatrième place des ventes physiques, tout près d’artistes contemporains comme Lady Gaga. Ce résultat a surpris jusqu’à Karen Cheryl elle-même, qui pensait avoir été en partie effacée de la mémoire collective.
En janvier 2026, Warner Music France a poursuivi ce travail patrimonial avec Show Me You’re Fan Enough !, un coffret consacré à sa période disco américaine. L’édition collector rassemble 49 titres remastérisés à partir des bandes analogiques originales, comprenant des versions longues, des mixes alternatifs, des enregistrements rares et plusieurs inédits.
Le maxi violet du 4 septembre s’inscrit naturellement dans cette redécouverte. Mais parler de nostalgie ne suffit pas. La nostalgie seule ne fait pas danser une nouvelle génération et ne replace pas des disques vieux de près d’un demi-siècle parmi les meilleures ventes.
Ce retour révèle surtout que les productions disco de Karen Cheryl ont mieux résisté au temps que certains ne l’imaginaient. Leur efficacité, leurs lignes de basse, leurs arrangements généreux et leur énergie immédiate trouvent aujourd’hui une nouvelle jeunesse dans la culture du remix.
Karen Cheryl n’a jamais été seulement une chanteuse des années 1980
Karen Cheryl fut une artiste populaire au sens le plus noble du terme : une interprète capable de réunir plusieurs générations autour de chansons simples, brillantes et immédiatement mémorisables. Isabelle Morizet fut ensuite assez lucide pour quitter cette image, se réinventer et construire une seconde carrière sans renier la première.
Le vinyle violet qui paraîtra le 4 septembre n’est donc pas seulement un bel objet destiné aux collectionneurs. Il raconte à sa manière toute l’histoire de Karen Cheryl : celle d’une jeune Française partie chercher en Amérique une nouvelle identité musicale, devenue une immense vedette avant de choisir elle-même une autre vie.
Et tandis que le diamant parcourra les sillons du disque, There’s a Sweet Melody et Keepin’ It Up rappelleront une évidence : Karen Cheryl n’a jamais complètement disparu. Il suffisait simplement de remettre la musique assez fort pour s’en apercevoir.
