La « montagne de la Pioche », traduction de Kuh-e Kolang Gaz La, est devenue l’un des principaux enjeux de la guerre entre les États-Unis et l’Iran. Le 21 juillet 2026, alors que les frappes américaines entraient dans leur dixième nuit consécutive, Donald Trump a affirmé que les États-Unis attaqueraient le secteur « assez prochainement ».
Derrière cette menace se pose une question beaucoup plus importante : peut-on réellement détruire par les airs un programme nucléaire lorsqu’il est enterré profondément sous une montagne ?
Une forteresse creusée près de Natanz
Le complexe se trouve à environ 220 kilomètres au sud de Téhéran, tout près de Natanz, principal centre historique de l’enrichissement d’uranium iranien. Sa construction a commencé en 2020, après le sabotage d’un atelier d’assemblage de centrifugeuses installé en surface.
Les autorités iraniennes avaient alors annoncé la construction d’une installation plus moderne, destinée à fabriquer et à assembler des centrifugeuses avancées « au cœur de la montagne ». Depuis, les images satellites ont révélé plusieurs entrées de tunnels, des murs de sécurité, des routes renforcées et d’importantes quantités de roche excavée. Les galeries pourraient se trouver à plus de cent mètres sous la roche, soit potentiellement plus profondément que le site nucléaire de Fordo.
À ce jour, les spécialistes travaillant sur les images satellites ne peuvent toutefois pas confirmer que le complexe est totalement opérationnel. Une analyse publiée en juillet par l’Institute for Science and International Security indiquait que les entrées occidentales restaient ouvertes, tandis que d’autres accès avaient été partiellement obstrués ou renforcés.
Des milliers de centrifugeuses cachées sous la montagne ?
Le dossier a pris une nouvelle dimension avec les informations transmises par les services israéliens aux États-Unis. Selon des responsables israéliens et américains cités par le *Wall Street Journal*, l’Iran aurait déplacé des milliers de centrifugeuses dans les tunnels de la montagne après la guerre de douze jours de juin 2025.
Cette affirmation demeure une information de renseignement, et non un fait vérifié de manière indépendante. Aucun inspecteur de l’Agence internationale de l’énergie atomique n’a pu entrer dans le complexe et son contenu exact reste inconnu.
Il faut également éviter un raccourci : **des centrifugeuses ne constituent pas une bombe atomique**. Elles sont les machines permettant d’enrichir l’uranium. Mais en les mettant à l’abri, l’Iran pourrait préserver l’ossature industrielle nécessaire pour reconstruire rapidement ses capacités d’enrichissement, même après la destruction de Natanz, Fordo ou Ispahan.
Le premier enjeu de la montagne de la Pioche est donc celui de la **survie du programme nucléaire iranien**. Si les informations israéliennes sont exactes, Téhéran aurait réussi à sauver une partie essentielle de son appareil industriel avant ou après les précédentes frappes.
Une cible probablement impossible à détruire totalement
La profondeur du site constitue son principal avantage. Les bombes pénétrantes américaines peuvent détruire des installations souterraines ou provoquer l’effondrement de certains accès, mais leur efficacité dépend de la nature de la roche, de la profondeur exacte des galeries et de l’architecture intérieure du complexe.
Une attaque pourrait viser les entrées des tunnels, les lignes électriques, les systèmes de ventilation ou les infrastructures situées en surface. Elle pourrait ainsi rendre le site inutilisable pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois.
Mais cela ne signifie pas que les salles souterraines seraient détruites. Les entrées pourraient être déblayées et les équipements récupérés. Les analystes de l’Institute for Science and International Security estiment d’ailleurs que frapper uniquement les portails risquerait de ne produire qu’une interruption temporaire.
Pour garantir la destruction du contenu, il faudrait disposer de renseignements extrêmement précis ou envisager une opération terrestre dans les tunnels. Une telle intervention serait beaucoup plus dangereuse : elle exposerait directement des soldats américains, pourrait provoquer de lourdes pertes et transformer une campagne aérienne en guerre au sol.
La montagne est donc un piège stratégique. Ne pas l’attaquer laisse à l’Iran un possible sanctuaire nucléaire. L’attaquer sans parvenir à la détruire offrirait à Téhéran un symbole de résistance et pourrait démontrer les limites de la puissance aérienne américaine.
Le problème majeur reste l’absence d’inspection
La montagne de la Pioche est aussi devenue un enjeu de vérité. Les satellites permettent de voir les routes, les bâtiments et les mouvements de terre. Ils ne permettent pas de déterminer avec certitude ce qui se trouve au fond des galeries.
La présence de centrifugeuses est plausible, mais leur nombre, leur état et leur installation éventuelle restent inconnus. Il n’existe pas davantage de preuve publique démontrant que de l’uranium enrichi aurait été transféré dans la montagne.
Sans accès de l’AIEA, chaque camp peut donc construire son propre récit. Washington et Israël peuvent présenter le site comme la preuve que l’Iran reconstitue clandestinement son programme nucléaire. Téhéran peut affirmer qu’il ne s’agit que d’un atelier protégé et exclusivement civil.
Une frappe pourrait même aggraver cette incertitude. Une fois les tunnels effondrés, il deviendrait encore plus difficile de savoir quels équipements ou quels matériaux se trouvaient réellement à l’intérieur.
Une bataille militaire, mais surtout politique
Pour les États-Unis, détruire ou neutraliser la montagne signifierait qu’aucun refuge souterrain n’est hors d’atteinte. Ce serait une démonstration de force destinée à empêcher l’Iran de croire qu’il peut simplement déplacer ses installations plus profondément.
Pour Téhéran, préserver le complexe constituerait au contraire une victoire stratégique. Même très affaibli, le régime conserverait une capacité de négociation : inspections, démantèlement des centrifugeuses ou ouverture des tunnels pourraient devenir des monnaies d’échange lors de futures discussions.
Par déduction, une attaque risquerait également d’encourager l’Iran à disperser davantage ses équipements dans de petites installations inconnues plutôt que dans quelques grands sites facilement surveillables. La guerre pourrait alors retarder le programme nucléaire sans jamais parvenir à le supprimer durablement.
Le véritable enjeu : gagner du temps ou régler le problème ?
La montagne de la Pioche ne contient peut-être pas encore une usine nucléaire pleinement opérationnelle. Mais elle incarne déjà l’échec possible d’une stratégie reposant exclusivement sur les bombardements.
On peut détruire des bâtiments, bloquer des tunnels et ralentir l’installation de centrifugeuses. Il est beaucoup plus difficile de détruire un savoir-faire scientifique, des plans industriels et la volonté politique de reconstruire.
Une attaque américaine pourrait donc gagner du temps. Elle ne garantirait pas la disparition du programme nucléaire iranien. Sans inspections crédibles et sans accord politique, chaque installation détruite risque d’être remplacée par une autre, plus profonde, plus secrète et plus dangereuse.
La montagne de la Pioche n’est pas seulement une forteresse. Elle est devenue le test décisif de cette guerre : les États-Unis cherchent-ils à neutraliser temporairement les capacités iraniennes, ou pensent-ils réellement pouvoir ensevelir définitivement le problème sous des milliers de tonnes de roche ?
