Il suffit de quelques heures pour faire disparaître un requin.
L’animal est sorti de l’eau, ses nageoires sont tranchées, puis séchées au soleil. Elles peuvent ensuite être empilées, emballées et transportées sans chambre froide. Une fois réduites à de simples morceaux de cartilage, il devient extrêmement difficile pour un douanier non spécialisé d’identifier l’espèce, son origine ou la légalité de sa capture.
La viande est parfois vendue et consommée localement. Les ailerons, beaucoup plus rentables, prennent la direction des circuits internationaux, notamment vers l’Asie de l’Est et du Sud-Est, où ils demeurent associés à des plats prestigieux et à un certain statut social. En Afrique du Sud, TRAFFIC a également relevé la présence en ligne de produits marins de grande valeur, parfois issus d’espèces protégées et proposés sans que les documents exigés soient clairement présentés.
Un commerce légal en apparence, illégal dans ses profondeurs
Il faut être précis : tout commerce d’ailerons n’est pas automatiquement clandestin. La pêche de certaines espèces demeure autorisée lorsqu’elle respecte les quotas, les licences, les règles nationales et les obligations de la Convention sur le commerce international des espèces menacées, la CITES.
Mais l’illégalité commence lorsque les prises ne sont pas déclarées, lorsque des espèces protégées sont capturées, lorsque les permis sont falsifiés ou absents, ou lorsque des nageoires sont exportées sous une fausse désignation. Elle commence également lorsque les requins sont débarrassés de leurs ailerons en mer et que leurs carcasses sont rejetées afin de libérer de la place dans les cales.
Ce procédé, appelé shark finning ou « pêche aux ailerons », représente l’une des formes les plus brutales de cette exploitation. Lorsqu’il est rejeté encore vivant, le requin, devenu incapable de nager, sombre, se vide de son sang ou meurt asphyxié.
Des saisies considérables
Les saisies réalisées ces dernières années montrent que l’Afrique n’est pas une zone périphérique de ce commerce.
En 2022, une opération coordonnée par Interpol en Afrique centrale et occidentale a conduit à la découverte, en Guinée, d’environ 40 tonnes d’ailerons provenant d’espèces de requins menacées. Les mêmes contrôles ont révélé la circulation simultanée d’armes, de stupéfiants, d’or illégal, de médicaments contrefaits et de produits issus d’espèces protégées. Interpol souligne que les organisations criminelles utilisent fréquemment les mêmes routes et les mêmes intermédiaires pour différents trafics.
En mai 2026, quatre hommes soupçonnés d’appartenir à un réseau actif depuis plusieurs années ont été interpellés à Conakry. Les autorités guinéennes ont saisi 41 kilos d’hippocampes séchés et 26 kilos d’ailerons de requins et de raies, destinés à quitter clandestinement le pays.
L’Afrique australe et orientale est également concernée. Une vaste opération internationale annoncée en 2025 a notamment permis de saisir des ailerons au Mozambique. À Hong Kong, les douanes ont intercepté 973 kilos d’ailerons séchés provenant du Maroc. Ces chiffres ne représentent pourtant que les cargaisons découvertes, jamais l’ensemble des marchandises qui franchissent les frontières.
Le requin, victime de sa mauvaise image
La disparition d’un éléphant ou d’un rhinocéros provoque immédiatement l’émotion. Celle d’un requin laisse souvent indifférent.
Dans l’imaginaire collectif, le requin demeure un monstre marin, un prédateur dangereux dont la disparition serait presque rassurante. Cette représentation est fausse et désastreuse. Les requins ne sont pas des machines à tuer, mais des animaux essentiels à l’équilibre des milieux marins.
Certaines espèces mettent de nombreuses années à atteindre leur maturité sexuelle et produisent peu de petits. Elles ne peuvent donc pas compenser une exploitation intensive. Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature, environ un tiers des requins, raies et chimères est aujourd’hui menacé d’extinction, principalement à cause de la surpêche et des captures accidentelles.
La disparition des grands prédateurs modifie profondément les chaînes alimentaires. Lorsque les requins s’effondrent, certaines populations de proies prolifèrent tandis que d’autres espèces régressent. À terme, ce déséquilibre peut aussi fragiliser les ressources dont dépendent les communautés de pêcheurs.
Ne pas désigner les pêcheurs africains comme seuls coupables
Il serait cependant malhonnête de transformer les petits pêcheurs africains en responsables uniques du massacre.
Dans de nombreuses régions côtières, la pêche au requin fournit de la nourriture et un revenu à des populations qui ne disposent d’aucune véritable alternative économique. Les animaux sont aussi capturés accidentellement dans des filets ou des palangres destinés à d’autres poissons. Dans certains pays en développement, les activités liées aux requins et aux raies peuvent représenter une part déterminante du revenu des pêcheurs.
Les véritables bénéficiaires se trouvent souvent plus loin : collecteurs, négociants, exportateurs, armateurs et intermédiaires capables de relier un village côtier africain à un restaurant ou à un grossiste situé à plusieurs milliers de kilomètres.
La pauvreté fournit la main-d’œuvre. La demande internationale fournit l’argent. Et la faiblesse des contrôles permet à la chaîne de fonctionner.
Pourquoi un tel silence ?
Parce que le trafic se déroule loin des regards.
Les prises sont dispersées entre une multitude de plages, de ports et de marchés. Les ailerons séchés sont légers, peu encombrants et relativement faciles à dissimuler. Les statistiques douanières sont souvent incomplètes, tandis que l’identification des espèces exige une véritable expertise, voire des analyses génétiques.
Le commerce peut également se cacher au milieu d’activités légales. Une cargaison déclarée peut contenir des espèces protégées. Des nageoires provenant de plusieurs pays peuvent être regroupées avant leur exportation. Les documents commerciaux ne correspondent pas nécessairement aux animaux réellement capturés.
Enfin, l’océan reste un immense angle mort. Ce qui se passe à bord d’un navire, loin des côtes et des caméras, échappe encore très largement au public.
Une lutte possible, à condition de regarder la réalité en face
Les solutions existent : imposer le débarquement des requins avec les nageoires naturellement attachées au corps, contrôler davantage les navires et les ports, former les douaniers, utiliser les analyses ADN, vérifier les permis CITES et suivre les cargaisons jusqu’à leur destination finale.
Il faut également sanctionner les entreprises qui commercialisent des espèces protégées, surveiller les ventes sur Internet et renforcer la coopération entre polices, douanes et autorités maritimes. Sans poursuites financières contre les organisateurs et les exportateurs, les arrestations de quelques pêcheurs ne changeront rien.
Mais aucune politique ne sera durable sans associer les communautés côtières, soutenir une pêche réellement sélective et proposer des revenus alternatifs. Protéger les requins contre les trafiquants ne signifie pas abandonner les pêcheurs à la misère.
Le requin n’a pas la tendresse d’un panda ni la majesté immédiatement perceptible d’un éléphant. Il règne dans un monde invisible, sous la surface. C’est précisément pour cela que son extermination se poursuit dans une indifférence presque générale.
Les océans meurent rarement sous nos yeux.
Ils meurent loin de nous, silencieusement, cargaison après cargaison.
