Mais cette affirmation n’est pas tout à fait exacte. André Malraux n’a pas inventé le mot « farfelu ». Il a fait quelque chose de presque aussi important : il l’a retrouvé, transformé et remis en circulation en lui donnant son sens moderne.
Le mot existait plusieurs siècles avant sa naissance.
Une forme ancienne, « fafelu », est attestée vers 1460. Elle ne désignait alors ni une personne extravagante ni une idée absurde. Elle signifiait plutôt « dodu », « bien en chair » ou « gonflé ». En 1545, François Rabelais emploie à son tour la forme « farfelu » dans le "Tiers Livre". Le terme appartient alors à son univers charnel, grotesque et joyeusement démesuré.
Le mot pouvait notamment évoquer quelque chose de rond, de rebondi, presque gonflé comme une bulle ou une outre. Nous sommes encore loin de la définition actuelle : bizarre, extravagant, fantasque, légèrement fou mais souvent amusant.
Après Rabelais, le terme se fait discret. Il ne disparaît pas totalement de la mémoire de la langue, mais il cesse pratiquement d’être employé dans la conversation courante. Il devient une curiosité ancienne, un mot abandonné dans les réserves du français.
C’est là qu’intervient André Malraux.
André Malraux ne crée pas le mot : il crée son nouveau sens
Au début des années 1920, Malraux est encore un très jeune écrivain. Il fréquente les avant-gardes artistiques et publie en 1921 *Lunes en papier*, son premier livre, illustré de gravures sur bois de Fernand Léger. L’ouvrage met en scène un monde étrange, peuplé d’objets familiers devenus inquiétants ou merveilleux, de formes rondes, de ballons, de sphères, de meubles gonflés et de réalités qui paraissent avoir perdu leur poids.
Dans cet univers apparaît un « Royaume-Farfelu ».
Malraux semble avoir retrouvé le mot chez Rabelais. Mais au lieu de conserver son ancien sens de « dodu » ou de « gonflé », il l’utilise pour qualifier un monde de fantaisie, d’incohérence poétique et d’extravagance.
Le Centre national de ressources textuelles et lexicales considère que le sens moderne de « farfelu », celui de « fantaisiste », apparaît en 1921 chez Malraux. Le dictionnaire précise que l’écrivain a probablement emprunté le terme à Rabelais avant de lui donner une signification nouvelle.
En 1928, Malraux reprend le mot comme titre d’un récit : "Royaume-Farfelu". L’expression devient alors emblématique de ses premiers écrits, très différents des grands romans politiques et tragiques qui feront ensuite sa renommée, comme "Les Conquérants", "La Voie royale" ou "La Condition humaine".
C’est donc bien Malraux qui installe « farfelu » dans la langue du XXe siècle.
Un mot ancien devenu parfaitement moderne
Le parcours de « farfelu » est un exemple fascinant de la manière dont une langue se transforme.
Un écrivain ne crée pas toujours les mots à partir de rien. Il peut les découvrir dans des textes anciens, les déplacer, les éclairer autrement et leur offrir une seconde existence.
Avant Malraux, « farfelu » désignait essentiellement quelque chose de rond ou de gonflé. Après lui, le mot désigne une personne ou une idée bizarre, imprévisible, extravagante, inconséquente, mais rarement menaçante.
Un projet farfelu est absurde, mais il peut être séduisant.
Un personnage farfelu est étrange, mais généralement sympathique.
Une idée farfelue ne respecte pas les règles de la raison, mais elle peut contenir une forme d’invention ou de poésie.
L’Académie française distingue d’ailleurs clairement les deux époques : le mot apparaît au XVIe siècle avec le sens de « dodu », tandis que son sens moderne ne s’impose qu’au XXe siècle. Elle définit aujourd’hui comme farfelu ce qui est « bizarre, inconséquent, un peu fou et, souvent, amusant ».
Malraux n’a donc pas seulement dépoussiéré un archaïsme. Il a déplacé le mot du corps vers l’esprit.
Ce qui était matériellement gonflé est devenu intellectuellement extravagant.
La rondeur d’une forme s’est transformée en excentricité d’un comportement.
La bulle est devenue une idée.
L’invention d’une réinvention
Dire qu’André Malraux a inventé le mot « farfelu » est historiquement faux. Mais dire qu’il a inventé le « farfelu » tel que nous le comprenons aujourd’hui est beaucoup plus juste.
Il n’est pas le père biologique du mot. Il en est le père adoptif.
Rabelais lui avait donné une première vie, charnelle et ventrue. Malraux lui en a offert une seconde, plus légère, plus étrange, plus poétique. Après lui, le terme s’est installé durablement dans la langue française, au point que nous l’utilisons désormais sans penser ni à Rabelais ni à "Lunes en papier".
C’est peut-être cela, le véritable pouvoir d’un écrivain sur les mots.
Non pas nécessairement les fabriquer, mais reconnaître dans un mot oublié une possibilité que personne ne voyait plus.
Malraux n’a pas inventé les sept lettres de « farfelu ». Il a inventé leur avenir.
